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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/168

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REVUE DES DEUX MONDES.

monde actif et affairé de marchands et d’industriels de toute sorte, qu’il tourne les yeux ? S’est-il fait le défenseur de ces commerçans affranchis ou fils d’affranchis, répandus alors dans toutes les villes de l’empire, dont ils faisaient la fortune ? Les a-t-il vengés des mépris des grands seigneurs, et a-t-il demandé pour eux plus de part dans les affaires de leur pays ? C’est ici peut-être la plus grande et la plus curieuse inconséquence de Juvénal ; ce violent ennemi de la noblesse se trouve en avoir conservé les préjugés les plus étroits. On comprend que dans une société aristocratique la première vertu soit l’immobilité. Ceux qui occupent les bonnes places trouvent naturellement qu’il convient que tout le monde reste où il est, et ils n’épargnent ni les railleries ni les insultes à ces fortunes subites qui dérangent l’ordre établi et leur créent des rivaux. Par une étrange aberration, la philosophie antique s’était faite, avec une complaisance qui nous surprend, la complice de l’aristocratie et de ses opinions. Sous prétexte qu’il faut être modéré dans ses désirs et se contenter de peu, elle avait fini par décourager l’industrie et l’activité qui s’appliquent aux choses de la vie, et par faire comme un devoir à tout le monde de rester dans sa condition. C’est ce que répètent tous les anciens sages, aussi bien ceux qui vivaient dans un tonneau, comme Diogène, que ceux qui, comme Sénèque, habitaient des palais. Horace avait prêché de son temps ces vieilles maximes ; Juvénal aussi les accepte sans hésiter. Il s’emporte à tout propos contre ceux qui se donnent du mal pour faire fortune, et, ce qui est plus surprenant, c’est que de toutes les manières de s’enrichir il en veut principalement à celle qui nous semble le plus légitime. Jamais la richesse ne nous paraît mieux acquise que quand on l’a gagnée dans des voyages lointains, au prix de son repos, au péril de ses jours. Juvénal au contraire, comme Horace, ne peut comprendre ces gens « qui ont établi leur domicile sur un vaisseau », qui se font secouer sans cesse par le vent du nord et du midi, pour rapporter de bien loin quelque marchandise puante », et les pires de tous les fous lui semblent être « ceux qui ne mettent que quelques planches entre la mort et eux ». Il n’a guère plus d’estime pour les commerces moins hasardeux ; il faut voir comme le poète affamé qu’il fait parler dans sa IIIe satire se donne des airs de grand seigneur pour se moquer de ces gens « qui prennent l’entreprise des ports et des boues de Rome, et même afferment les pompes funèbres ou les vidanges ! » Cette haine du commerce et de l’industrie était un héritage que l’ancienne aristocratie avait laissé aux temps nouveaux. Les préjugés survivent souvent aux sociétés qui leur ont donné naissance, et ils ne sont jamais plus tenaces que lorsqu’ils n’ont plus de raisons d’être. Ils se perpétuent, on ne sait pourquoi, au