Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/159

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
153
JUVÉNAL ET SON TEMPS.

ment, il a, jusque dans ses plus honteuses complaisances, des brusqueries et des rudesses qui ne peuvent pas se souffrir ; il ne sait pas mettre autant de grâce et d’invention dans sa bassesse. Aussi, quand le patron a une fois goûté du Grec, qui flatte si bien ses penchans et qui sert si adroitement ses plaisirs, il ne peut plus revenir au lourd client romain. « La lutte est inégale entre nous, dit tristement Juvénal, ils ont trop d’avantages ! » Encore s’ils laissaient le pauvre client s’asseoir sans bruit au bout de la table et de temps en temps égayer l’assistance de quelques bons mots « qui sentent le terroir » ; mais non, ils veulent la maison tout entière. « Un Romain n’a plus de place là où règnent un Protogène quelconque, un Diphile ou un Erimarque. Ils détestent le partage, le patron tout entier leur appartient. Qu’ils disent seulement un mot, toute ma servilité passée ne compte plus : il me faut déguerpir ». C’est ainsi que ce malheureux, chassé de la maison du riche, l’imagination toute pleine des mets espérés ou entrevus, s’en revient tristement manger chez lui son misérable ordinaire, — domum revortit ad moenam miser. Voilà les raisons véritables qu’il a d’en vouloir aux Grecs, et Juvénal, qui l’a souvent entendu gémir après son maigre dîner, nous a fidèlement transmis ses plaintes.

Ces détails étaient utiles à réunir. Ils nous font connaître la situation véritable de Juvénal, et, quand on la connaît, on s’explique plus facilement le caractère de ses œuvres. Il en résulte qu’avant de devenir un grand poète, il n’était regardé que comme un de ces parleurs médiocres « qui ébranlaient de leur éloquence les salles de marbre de Fronton », que le grand monde ne l’avait pas accueilli, quoiqu’il eût fait, à ce qu’il semble, quelque effort pour y pénétrer, qu’il fréquentait une assez mauvaise compagnie et vivait volontiers parmi des débauchés et des parasites, bien qu’il fût au-dessus d’eux par sa fortune et par une certaine élévation naturelle de caractère, qu’en un mot, pour me servir d’expressions modernes, c’était un mécontent et un déclassé. Ces dispositions, il faut l’avouer, n’étaient pas tout à fait celles qui pouvaient faire de lui un poète équitable et un satirique impartial.


II

Juvénal n’a jamais dit d’une manière précise pourquoi il abandonna la prose et d’où lui vint un jour la pensée d’écrire en vers. Il attribue vaguement cette vocation subite à l’indignation que lui cause la vue des ridicules et des crimes dont il est témoin. « Quand je vois la fortune de tous nos patriciens effacée par l’opulence de ce drôle qui jadis, au temps de ma jeunesse, a fait crier ma barbe sous