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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/112

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REVUE DES DEUX MONDES.

radicale n’aboutît pas enfin à l’égoïsme le plus absolu, égoïsme d’autant plus dangereux qu’on le croyait une chose légitime, respectable, et que chacun devint, comme on l’a dit, « Dieu et prêtre de son moi. » Qui pouvait désormais empêcher l’individu de réclamer les droits de la passion aussi bien que ceux de la raison, les droits des sens aussi bien que ceux de l’idéal ? Sous prétexte que la société sacrifiait aux préjugés, que la civilisation énervait et avilissait les hommes, que le monde était un organisme artificiel élevé par les intérêts et les vices, sous prétexte de mieux servir le dieu intérieur et ses hautes aspirations, « on se passait de faire le simple devoir, » pour parler avec Kant, qui flétrit vigoureusement cette exaltation de l’individualisme, et qui le premier releva en Allemagne l’idée du devoir.

Tout ne fut pas la faute du siècle dans ces exagérations qui plaçaient les instincts personnels au-dessus de la règle générale. Quelque chose en revient à la race. Quand F. H. Jacobi disait : « Meilleur et plus sûr que toute morale est le cœur du noble (des Edelgebornen), » n’exprimait-il pas dans le langage de son siècle et de la philosophie ce que deux cents ans auparavant les théologiens avaient exprimé dans la langue religieuse du temps lorsqu’ils parlaient de prédestination et d’élection par la grâce ? Est-ce un pur accident que l’augustinianisme, tant de fois étouffé, ait toujours reparu chez les nations de sang germanique, et qu’il n’ait jamais pu prendre racine dans les nations romanes ? Est-ce un hasard que les poètes de l’Angleterre et de l’Allemagne modernes, affranchis de la foi en un dogme qui répugnait à leur raison, soient sans cesse ramenés par un secret instinct à peindre les natures nobles au milieu de la passion et de l’égarement, pures dans la souillure, élues enfin et prédestinées à planer au-dessus des natures basses et vulgaires, quand même celles-ci mèneraient une vie correcte, à l’abri de tout reproche ? N’est-il pas remarquable que les races germaines aient toujours raffolé de ces types du prince Harry, de Tom Jones, de Childe Harold, de Pendennis, d’Egmont, de Wilhelm Meister, d’Edouard ? Qu’on n’oublie pas enfin la profonde différence du point de départ de la morale chez les peuples germaniques et chez les peuples latins : les premiers, éminemment individualistes, le plaçant dans la conscience ; les seconds, essentiellement sociables, le mettant dans la convention ; ceux-ci résumant leur code en ces mots : « ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît, » ceux-là rappelant sans cesse que Dieu juge les cœurs et que son œil nous suit dans la solitude. Quoi qu’il en soit de ces différences profondes entre les manières de voir des peuples, une chose est certaine : un homme tel que Louis-Ferdinand fut sans doute coupable, même devant la morale de son siècle et de son pays ; mais tous deux par-