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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/109

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LA SOCIÉTÉ DE BERLIN.

« Ce que j’ai souffert, écrit-il à Rahel, depuis que je suis ici, torturé par l’amour, la douleur, l’incertitude, je ne puis vous le décrire… Voici deux lettres ouvertes, Tune à Henriette, l’autre à Pauline, écrites dans la douleur et l’angoisse. Vous y lirez, tout aussi vrai que dans mon cœur, ma passion ardente pour Pauline, mon attachement profond et tendre à Henriette. Fermez-les toutes deux et expédiez-les. Aussi vrai que je ne puis vivre sans Pauline, la pensée m’est intolérable de voir abandonnés Henriette et ses enfans, qui seraient un éternel reproche pour Pauline et pour moi. Pourquoi ne suis-je mort, malheureux que je suis ?… Donnez-moi un conseil… Renvoyez-moi les deux lettres. Dieu ! vous voyez comme tout s’est enchevêtré ; je tremble pour toutes deux, et pour toutes les deux l’une par l’autre. Si ce nœud né se dénoue pas comme je désire, nous sommes tous malheureux. »


Ne sachant rompre ses liens, il les fuit, court à Vienne, en Italie. À la première étape de sa fuite, il écrit à Rahel :


« Je dois vous témoigner dans ma solitude ma reconnaissance, chère petite, de l’intérêt cordial que vous m’avez montré dans la situation si pénible où vous m’avez vu à Berlin… Je ne puis vous dire grand’chose de ma disposition d’âme ; la grande dépense de force, cette continuelle alternative de sentimens, de sensations violentes, de bonheur et de douleur, m’ont tout à fait émoussé, et mon cœur est désert et mort… Vous avez vu combien mon amour pour Pauline est ardent et violent, avec quelle tendresse et quelle intensité je suis attaché en même temps à la chère bonne angélique Henriette. Cela paraît énigmatique, inconcevable même à beaucoup de monde, et pourtant les circonstances si étranges, la naissance si unique de ces rapports, ont voulu que dans cette complication je ne pusse vouloir, et que ces deux femmes, pleines de charme, pleines d’agrémens différens, n’aiment pourtant ni l’une ni l’autre ce qui est vraiment digne d’être aimé en moi, tandis que mon cœur les embrasse si complètement. Il me convient de me retirer dans la vie sévère des affaires, de ne pas dissiper, comme je l’ai fait, mon temps et mes forces avec les femmes, qui après tout se laissent bien plus dominer par la gravité et une raison froide que par le dévoûment et l’amour constant. »


Les bonnes résolutions ne durèrent pas ; au bout de deux ou trois mois, il fut de retour à Berlin, et la réconciliation avec Pauline ne se fit point attendre. « Chère âme, tu dis que tout conspire contre notre amour ! écrit-il un mois après environ ; laisse-moi dire plutôt qu’il était écrit dans le ciel par la main du destin et de la nature que nous devions nous aimer… Je ne veux plus vivre que pour toi, et certes cette année ne finira pas sans que les liens les plus étroits nous unissent ; fais seulement que tu sois promptement divorcée de Wiesel. Chère amie, que de fois je pense au moment qui nous