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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/1019

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LE SIGNE.


On dit que les désirs des mères,
Pendant qu’elles portent l’enfant,
Fussent-ils d’étranges chimères,
Le marquent d’un signe vivant ;

Que ce stigmate est une image
De l’objet qu’elles ont rêvé,
Qu’il croît et s’incruste avec l’âge,
Qu’il ne peut pas être lavé !

Et le vœu, bizarre ou sublime,
Formé dès avant le berceau,
Comme dans la chair il s’imprime,
Peut marquer l’âme de son sceau.

Quel fut donc ton cruel caprice
Le jour où tu conçus mon cœur,
O toi, pourtant ma bienfaitrice,
Et qui m’as légué ta douleur ?

Quand tu m’aimais sans me connaître,
Pâle et déjà ma mère un peu,
Un nuage voguait peut-être
Comme une île blanche au ciel bleu ;

Et n’as-tu pas dit : Qu’on m’y mène !
C’est là que je veux demeurer.
L’oasis était surhumaine,
Et l’infini t’a fait pleurer.

Tu crias : Des ailes, des ailes !
Te soulevant pour défaillir…
Et ces heures-là furent celles
Où tu m’as senti tressaillir.

De là vient que toute ma vie,
Halluciné, faible, incertain,
Je traîne l’incurable envie
De quelque paradis lointain…


SULLY PRUDHOMME.