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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/1014

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dispersées ou anéanties ; on aura terminé peut-être l’enquête et puni des complices, des « nourrisseurs » et des instigateurs de brigands. Cependant les Vlachopimènes seront revenus ; ils seront là, dans leurs montagnes, menaçant les villages et les chemins, irrités des mesures prises contre eux et prêts à se mettre au service des mauvaises passions. Les honnêtes gens de la Grèce savent bien que c’est alors seulement que l’Europe aura le droit de juger définitivement leur pays. La Grèce a montré beaucoup d’intelligence, de caractère et de sagesse à la suite de la condamnation portée contre elle par les cabinets européens lors de l’affaire de Crète. Puisse la tragédie de Marathon produire dans ses affaires intérieures le même revirement que celle de Crète a causé dans sa politique étrangère ! Elle doit maintenant mieux que jamais s’apercevoir que, si la paix avec la Turquie lui est nécessaire pour ses affaires du dehors, une alliance plus intime avec cette puissance lui est imposée par son avenir intérieur, car d’une part une action commune de la Grèce et du sultan est une condition nécessaire de la répression des bandes, de l’autre, si la Grèce veut établir des voies rapides de communication, n’y pas dépenser en vain son argent et attirer chez elle les capitaux étrangers, il faut bien que ces voies se soudent à celles de la Turquie : c’est à ce prix qu’elles deviendront productives.

On voit par là comment la sûreté de la Grèce, sa prospérité future et son progrès en toutes choses sont liés à une question de politique étrangère. Ceux qui du dehors la poussent en sens contraire et ceux qui au dedans écoutent ces pernicieux conseils sont sans contredit ses plus cruels ennemis. Il arrive ensuite que l’opinion se divise sur des questions où elle devrait être unanime, que les intrigues et l’intimidation la déroutent, que l’éducation du peuple ne se fait pas, et que le jour où l’on croit jouir de la sécurité, des malfaiteurs, ménagés même par les hommes au pouvoir, deviennent les maîtres des provinces, s’approchent des villes, traitent d’égal à égal avec les ministres et les ambassadeurs, déjouent l’autorité de la nation et de la loi, et vont jusqu’à prétendre, comme ils l’ont fait, imposer leur volonté « à trois gouvernemens à la fois. » Il serait donc temps que le passé fût mis dans l’oubli, que le palicarisme fût repoussé comme une honte et comme un crime, qu’enfin les hommes capables s’unissent dans un sentiment patriotique et formassent la ligue des honnêtes gens, se donnant pour but d’exclure de la politique les mauvais moyens et de diriger toutes les énergies de la nation vers son amélioration physique et morale. Espérons en l’avenir et comptons sur les leçons du passé.


EMILE BURNOUF.