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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/1001

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dans l’esprit qu’une seule idée, le gain qu’ils pourront faire. Le dimanche, ils vont quelquefois à l’office, qu’un papas vient marmotter sans intelligence dans quelque chapelle isolée au flanc des montagnes. Cet homme de Dieu est pour eux une sorte de saint ; mais d’enseignement religieux, ils n’en reçoivent aucun. Ils voient d’en haut les villes et les villages sans participer à leur vie ou à leurs idées. Ils s’imaginent que l’existence y est très riche, parce que là se rendent les métaux précieux et toutes les choses de luxe ou de nécessité qui leur manquent. Quoiqu’ils ne voulussent pas la partager, si on le leur offrait, ils la regardent d’un œil d’envié et en convoitent les jouissances. Les étrangers surtout, et principalement les Anglais, leur semblent si riches qu’ils leur attribuent des trésors inépuisables.

Les bergers pour la plupart ne sont point Grecs ; ceux qui sont mariés ont leur famille dans une région intermédiaire entre le nord et le sud, c’est-à-dire dans les montagnes de l’Épire et de la Thessalie. On les considère généralement comme des Albanais, et on leur donne le nom de Vlachopimènes (Βλαζοποιμένες) ou simplement de Vlaques. Je ferai cependant observer que les Albanais des côtes de l’Adriatique, habitans de la plaine, ne semblent pas être de la même race qu’eux et les redoutent singulièrement, et que d’un autre côté les Albanais qui habitent la Grèce et y forment quelquefois des villages entiers n’offrent point le même type que ces bergers. L’Albanais des plaines est court, de formes alourdies, il a le visage déprimé et le nez aplati ; ces bergers au contraire sont grands, dégagés de taille, ils ont la figure souvent allongée, les cheveux blonds ou noirs, souvent bouclés sans être crépus. C’est une race de montagnards auxquels je donnerais volontiers le nom d’Albanais, qui est peut-être leur vrai nom, et dans ce cas c’est eux qui l’auraient donné à l’Albanie ; mais le nom de Vlaques, qu’ils portent dans tout le pays, leur convient exclusivement, et les désigne sans qu’il soit possible de s’y méprendre.

A quelle nation appartiennent-ils ? Est-ce à la Grèce, est-ce à la Turquie ? est-ce à l’une et à l’autre ? Pour moi, je pense qu’ils ne font partie d’aucune société civilisée. L’état civil est mal constitué chez les Grecs, et il ne l’est pas du tout en Turquie. De plus, comme chrétiens, les Vlaques échappent en partie à l’administration musulmane ; comme étrangers, ils ne sont pas soumis à la loi grecque. Je ne sais pas jusqu’à quel point est légale la mesure que prend contre eux le gouvernement grec, qui, pour les interroger, leur interdit de partir et de regagner le nord. Ce n’est pas que je la blâme ; mais enfin, si ces gens sont sujets du sultan, y a-t-il une convention qui autorise la Grèce à les retenir ? S’ils sont nomades, c’est-à-dire indépendans du sultan et du roi George, la mesure est aussi