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posées, la victoire leur est assurée ; tôt ou tard ils anéantiront leurs rivaux et renouvelleront la face du globe. Ils se modifieront sans doute et enfanteront de nombreux sous-types ; mais la loi de caractérisation permanente arrêtera tout écart trop marqué. Les différences ne sauraient guère s’étendre au-delà de ce que nous montrent les dernières époques géologiques. Dès à présent donc, le botaniste, le zoologiste, peuvent faire une sorte de triage approximatif parmi les types contemporains, prévoir la disparition des uns, l’extension et les évolutions des autres, et se figurer le monde de l’avenir à peu près comme ils reconstruisent le monde du passé.

Telle est la doctrine de Darwin. Il n’est que juste de reconnaître ce qu’il y a de remarquable dans cette ingénieuse conception, dans la manière dont elle a été développée par l’auteur. Certes ce n’est pas un esprit ordinaire, celui qui, partant de la lutte pour l’existence, trouve dans la fatalité de ce fait la cause du développement organique, qui rattache ainsi le perfectionnement graduel des êtres, l’apparition successive de tout ce qui a existé, existe et existera, aux fléaux mêmes de la nature vivante, à la guerre, à la famine, à la mort, qui dans l’évolution embryogénique d’un seul individu retrouve l’histoire de tout un règne, qui, dépassant les appréciations des plus hardis géologues, repousse dans un incalculable passé tous les faits organiques en même temps qu’il nous en dévoile la succession et la marche, qui nous montre un avenir non moins étendu et la nature vivante sans cesse en progrès, élevant peu à peu vers la perfection tout don physique ou intellectuel. Je comprends la fascination exercée par ces magnifiques prévisions, par ces clartés qu’une intelligence pénétrante, appuyée sur un incontestable savoir, semblait porter dans l’obscurité des âges. J’ai eu à m’en défendre moi-même lorsque pour la première fois j’ai lu le livre de Darwin. Pourtant je sentais naître dans mon esprit de nombreuses difficultés, de sérieuses objections. Je trouvais trop souvent l’hypothèse à côté du fait, le possible à la place du réel. Le désaccord entre la théorie et les résultats de l’observation se mêlaient trop souvent aussi aux coïncidences que j’ai signalées. Ce qui m’a toujours écarté de Lamarck me séparait également de Darwin. L’ensemble des résultats acquis à la science m’a conduit depuis longtemps à admettre dans de très larges limites la variation des espèces : la même raison m’a constamment empêché d’en admettre la transmutation. Le premier ouvrage de Darwin, ses publications récentes, celles de ses disciples, n’ont pu changer mes convictions sur cet ensemble de questions, beaucoup moins simples qu’on ne le croit souvent. Il me reste à justifier la manière dont je les envisage.


A. de Quatrefages.