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lui-même plus actif et plus pénétrant lorsqu’il peut se servir d’un instrument qui l’aide à acquérir de nouvelles forces. C’est ainsi qu’un ouvrier est d’autant plus habile qu’il possède un outil plus parfait, et que cette même habileté le porte à perfectionner sans cesse l’instrument dont il se sert. Le langage et l’intelligence sont ainsi à la fois cause et effet l’un par rapport à l’autre, ou plutôt ils réagissent incessamment l’un sur l’autre. Telle famille de langues dont l’imperfection paraît notoire a donné jadis aux races qui la parlèrent une supériorité relative et momentanée, et d’autre part les racés dont la langue est la mieux adaptée aux délicatesses de la pensée ont pu posséder d’abord un idiome grossier en apparence, mais renfermant déjà les germes de tous les perfectionnemens futurs. En outre, la race qui a créé une langue peut la transmettre, et c’est là pour les peuples un des plus puissans moyens d’assimilation. Le langage, cet actif instrument de progrès, varie essentiellement dans ses élémens constitutifs ; autre est la langue à flexions des Aryens, autre la langue déjà moins souple, à flexions imparfaites, des Sémites, et ces langues diffèrent des idiomes touraniens, ou la flexion disparaît, et qui aboutissent au langage purement monosyllabique des Chinois. Le chinois est à la fois la plus simple et la plus immobile de toutes les langues humaines ; il semble que ce soit aussi la plus anciennement fixée.

Les langues à flexions, ramenées aux racines, se décomposent en dernière analyse en termes monosyllabiques dont le sens est plutôt celui d’une qualification que d’un objet ou d’un acte déterminé ; l’attribut dans ce qu’il a d’abstrait semble donc avoir produit tous les mots, et ces mots auraient été d’abord des monosyllabes que le génie particulier de chaque race aurait ensuite coordonnés de plusieurs manières, tendant toujours à particulariser et par conséquent à multiplier l’expression de toutes les idées, d’abord vagues et flottantes. Ce qui plus tard a constitué la grammaire serait donc sorti d’une sorte de fonds obscur où l’humanité originaire aurait puisé spontanément, amassant les matériaux informes du langage avant de les polir et de les assembler. Cette dernière tâche a pris des siècles ; mais certaines races se sont arrêtées avant les autres, leur élaboration plus hâtive a été aussi moins complète, surtout moins susceptible de perfectionnement. Ces systèmes linguistiques des races primitives peuvent être comparés à des chemins qui, très rapprochés à l’origine, s’écarteraient néanmoins de façon que ceux qui s’y seraient engagés, croyant voyager côte à côte, se trouveraient insensiblement transportés dans des régions toutes différentes, sans pouvoir ni retourner en arrière, ni aboutir au même but, ni se rejoindre jamais.

Pour nous résumer, la paléontologie du langage a permis