Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 74.djvu/487

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

d’Omotepe. Si M. Belly sait décrire ces magnifiques contrées de l’Amérique tropicale de manière à nous les faire aimer comme si nous les avions visitées, c’est qu’il les aime lui-même avec passion et nous en dit la beauté d’une parole émue. Toutefois ce n’est point le désir de voir ces grands paysages de la nature qui avait conduit M. Belly dans les républiques des isthmes américains. Il ne voulait rien moins qu’être le créateur de ces nouvelles portes d’Hercule entre l’Europe et les Indes. M. Belly eut la joie de faire signer le 1er mai 1858 par les deux présidens du Nicaragua et du Costa-Rica, M. Tomas Martinez et M. Rafaël Mora, une convention qui lui donnait l’espoir de le devenir.

Le traité fut conclu un an, jour pour jour, après la capitulation du flibustier Walker et dans cette même ville de Rivas que les boulets de l’armée libératrice avaient transformée en un amas de décombres. L’avenir se présentait sous des auspices favorables. La paix et la confiance succédaient à une guerre atroce, et les deux petites républiques alliées se sentaient assez fortes pour offrir libéralement à toutes les nations une grande avenue commerciale sur leur territoire. M. Belly se mit à l’œuvre avec courage dès qu’il crut pouvoir compter sur les capitaux nécessaires pour commencer l’entreprise. En février 1859, il s’établissait au fort de San-Carlos, à l’endroit où le rio San-Juan s’échappe du lac de Nicaragua ; il y construisait des ateliers, des fours, des entrepôts ; il y perçait des rues, et c’est de là qu’il envoyait sur le fleuve et sur les bords du lac des groupes d’explorateurs chargés de mesurer les distances et les pentes et de reconnaître le tracé du canal futur. Dans sa pensée, le modeste village de San-Carlos, auquel il avait donné le nom de Felicia, comme pour se rendre les destins favorables, devait se transformer un jour en une autre Constantinople, surveillant le détroit des deux océans et servant de marché central à tous les peuples du monde. Et pourtant ces beaux rêves s’évanouirent. Brusquement arrêté dans ses travaux par le désarroi financier de la compagnie, M. Belly dut abandonner San-Carlos, et quelques années plus tard, quand il visita de nouveau le Nicaragua, il eut la douleur de ne plus retrouver que la ruine et le silence là où il avait cru jeter les fondemens d’une cité populeuse : les plantes folles et les arbrisseaux obstruaient les ru.es et recouvraient les murailles en débris[1].

Le projet de M. Belly est donc allé rejoindre dans l’histoire du passé ceux de ses devanciers, et sans nul doute, quand il sera

  1. Il ne convient pas d’exposer ici les causes de ce désastre, raconté tout au long dans l’ouvrage de M. Belly. Un chapitre intitulé les Hommes et les Choses de mon temps contient à cet égard les détails les plus curieux pour ceux qui ne connaissent pas encore les agissemens du monde des spéculateurs et de leurs parasites.