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t-elle compenser l’agrandissement de sa rivale par une nouvelle extension de son propre territoire ? Ce que l’on peut dès maintenant prédire, c’est que les Russes ne renonceront pas à la proie qu’ils poursuivent. « Depuis le règne de Pierre le Grand, écrit un de leurs compatriotes cité par M. Michell, l’empire s’est avancé avec diligence et au prix d’énormes sacrifices à travers les steppes qui lui barraient le passage ; il les a maintenant franchies, il est arrivé au bassin de deux grands fleuves dont les eaux arrosent des pays fertiles et peuplés. Il a le droit de chercher à se dédommager de ses sacrifices et de ses travaux pendant plus d’un siècle, il a le droit de se créer des frontières sûres en portant ses colonies jusqu’aux sommets neigeux de l’Himalaya, limites naturelles des possessions russes et anglaises. De ce point seulement, il peut regarder avec calme le développement de la Grande-Bretagne dans les Indes. »

Ainsi la conquête de l’Asie centrale tout entière est le but avoué vers lequel tend le cabinet de Saint-Pétersbourg, et les sympathies de la nation l’encouragent dans cette voie. La fertilité du sol dans les trois khanats promet du reste un brillant avenir aux colonies européennes. Le climat, qui présente une grande variété de température, puisqu’il passe des neiges perpétuelles du Bolor aux chaleurs tropicales des vallées de l’Amou et du Syr-Daria, se prête aux cultures les plus diverses : le blé, le coton, la soie, la garance, le tabac, y réussissent également ; il serait même possible d’acclimater dans certaines parties la canne à sucre, l’opium et l’indigo. Les rivières charrient de l’or, et des mines d’argent, de plomb, de cuivre, de fer, existent dans les montagnes. Une découverte plus importante encore a eu lieu aux environs de Chemkend, c’est celle d’un gisement considérable de charbon de terre, situé dans les Karatau ; ce fait intéresse au plus haut point l’avenir de la domination russe, car on sait combien l’absence de combustible rendait l’usage des machines à vapeur, auxiliaires désormais indispensables du commerce et de l’industrie, difficile dans le Turkestan. La houillère a été mise immédiatement en exploitation, et l’on pense qu’au printemps prochain la flottille de l’Aral ne sera plus obligée de recourir à l’anthracite du Don, si coûteux et d’un transport si pénible. L’empereur a donné l’ordre de construire un nouveau steamer, des transports et des chaloupes ; enfin un atelier de mécaniques mues par la vapeur va être établi dans le pays. En même temps la Russie ne néglige rien pour inspirer aux Kirghiz le goût de l’agriculture ; joignant l’exemple au précepte, elle fonde partout des établissemens dont la prospérité stimule le zèle des indigènes, et l’on peut prévoir l’époque où ce pays, appelé par les poètes « le jardin de l’Orient, » reprendra la splendeur à laquelle