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appartenait d’exercer une influence considérable dans ces contrées lointaines, et d’y faire concurrence aux marchandises de Nijni-Novgorod et de Moscou. Elle ne se croyait pas moins autorisée à empêcher la Russie d’absorber les états indépendans compris entre la mer Caspienne et les Indes, ou même de conclure des alliances nuisibles à la sécurité des possessions anglaises. La jalousie politique, la concurrence commerciale, poussèrent en 1838 lord Auckland à envahir le Caboul ; c’est la même rivalité, ce sont les mêmes conflits d’intérêts qui, aujourd’hui encore, expliquent la conduite de l’Angleterre et de la Russie dans l’Asie centrale.

Pendant les années qui suivirent la retraite, nous allions dire la déroute des troupes britanniques, le gouverneur des Indes évita de s’immiscer dans les affaires de l’Afghanistan, et la Perse était livrée à trop de dissensions intérieures pour songer à étendre vers l’est sa domination. En 1852 seulement, le shah Nereddin ayant envoyé une armée contre Hérat, l’Angleterre contraignit ce prince de renoncer à son projet de conquête en le menaçant de rompre avec lui les relations diplomatiques. Les choses en restèrent là jusqu’en 1856 ; à cette époque, de nouveaux nuages vinrent assombrir l’horizon politique de l’Orient. Bravant cette fois le mécontentement de la Grande-Bretagne, la Perse s’empara du territoire qu’elle convoitait, agression qui fut regardée dans les Indes comme un casus belli. La guerre néanmoins ne dura pas longtemps, un traité conclu à Paris le 4 mars 1857 vint y mettre un terme, et l’Angleterre trahit la crainte secrète que lui inspiraient les empiétemens de la Russie par les stipulations relatives à Hérat. Le shah dut prendre l’engagement de n’intervenir en aucune façon dans les affaires de cette province ; en cas de menace ou d’attaque dirigée contre son autorité, il lui était même interdit d’envoyer des troupes pour défendre ses frontières avant d’avoir essayé des bons office de la Grande-Bretagne. Si les efforts de cette puissance ne réussissaient pas à maintenir la paix, il pouvait recourir aux armes ; mais, l’invasion repoussée, il s’obligeait à rappeler immédiatement ses soldats dans l’intérieur du pays. L’Angleterre devait avoir de graves motifs pour conclure une convention également onéreuse aux deux parties contractantes, car, si elle humiliait la cour de Téhéran, elle faisait encourir au gouverneur des Indes une responsabilité fort pesante, puisqu’elle lui imposait en quelque sorte le devoir de contenir l’humeur belliqueuse des Afghans, voisins d’Hérat et rivaux de la Perse ; mais, bien que le nom du shah figurât seul dans le traité, ce n’était pas contre les agressions de son empire débile que l’on prenait ces précautions jalouses : le fantôme qu’il s’agissait d’écarter était la Russie, qui déjà, disait-on, avait proposé à Nereddin d’échanger la province d’Erivan contre