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amertume à ce prince de s’être laissé corrompre par la pernicieuse influence des Européens. Ces ardentes convictions religieuses sont une force avec laquelle la Russie devra compter ; dès aujourd’hui, pour diminuer l’opposition qu’elle prévoit, elle se déclare en Asie la protectrice de l’islamisme, fonde des mosquées dans la steppe et enseigne le Coran aux Kirghiz ; enfin, loin de se piquer de prosélytisme chrétien, elle fait de la propagande musulmane. Si la moralité d’une telle conduite est au moins douteuse, et si en agissant de la sorte la Russie sert médiocrement les intérêts de la civilisation, qu’elle se vante de représenter en Asie, il faut reconnaître que cette politique n’est pas dépourvue d’habileté, et qu’elle facilite singulièrement l’œuvre de la conquête.

Au sud-ouest de la Boukharie, un pays non moins favorisé de la nature s’étend le long du cours inférieur de l’Amou-Daria et des plages méridionales de l’Aral ; c’est le khanat de Khiva, sorte d’oasis qu’entourent de tous côtés des déserts de sable. On y trouve de grandes villes, des villages populeux, de riantes campagnes auxquelles une irrigation intelligente fait produire de riches récoltes. Le commerce n’y a pas pris moins d’extension que l’agriculture ; outre ses fruits, qui sont recherchés en Perse, en Turquie et jusqu’en Chine, le Khiva exporte une grande quantité d’objets manufacturés. La ville d’Ourdjendj est renommée pour ses tchapani, robes taillées dans une étoffe en laine ou en soie de deux couleurs ; Tach-Haus fabrique d’excellens tissus, et la capitale du khanat, des bronzes élégans. Malheureusement les impôts excessifs qui frappent les produits du sol et ceux de l’industrie découragent l’agriculteur et le commerçant ; la richesse et l’industrie du pays sont taries au profit d’un despotisme avide. D’un autre côté, les déprédations incessantes des nomades qui infestent les déserts environnans apportent de fréquens obstacles à l’échange des marchandises avec les pays voisins, échange déjà grandement entravé par l’insuffisance et la difficulté des communications.

Des relations commerciales et diplomatiques existent depuis plusieurs siècles entre Saint-Pétersbourg et Khiva ; mais ces rapports, interrompus par des hostilités continuelles, avaient créé plus d’inimitié que de sympathie entre les deux gouvernemens, et l’on devait croire que la Russie porterait ses premiers coups de ce côté. Dans l’année 1839 en effet, tandis que lord Auckland envahissait le Caboul, l’empereur Nicolas, qui craignait que l’Angleterre ne marchât de là sur le Turkestan et ne s’emparât de la proie qu’il convoitait, donna l’ordre au général Perowski de diriger une expédition contre Khiva. Les motifs allégués étaient nombreux : le khan avait poussé à la révolte les Kirghiz tributaires du tsar, il