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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/974

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l’Asie entière se faisait par l’Amou-Daria, qui se prolongeait alors jusqu’à la mer Caspienne. Plus tard, le fleuve s’étant détourné de son lit, et les peuples fanatiques du Turkestan ayant fermé leur pays aux étrangers, il fallut chercher une autre voie pour amener en Occident les richesses de la Chine et de l’Inde. Les vaisseaux remplacèrent les caravanes, et, grâce à sa puissante marine, l’Angleterre réussit à concentrer dans ses mains la plus grande partie du négoce de l’Orient ; mais dès la fin du XVIIe siècle l’empire russe, placé au seuil de l’Europe et de l’Asie, songea sérieusement à devenir le principal entrepôt du commerce des deux continens, et depuis lors cette pensée n’a cessé d’être une des règles constantes de sa politique. Pour cela, il lui faut posséder d’abord le Syr-Daria et l’Amou-Daria, puis faire reprendre au dernier de ces fleuves son ancien cours, afin de le relier au Volga et de former ainsi une voie de communication longue de neuf cents lieues, dont l’une des extrémités toucherait à Saint-Pétersbourg et l’autre à l’Hindou-Kouch. Ce gigantesque dessein ne paraît pas d’une exécution impossible ; on parle de construire un canal qui déverserait les eaux du Syr dans l’Amou-Daria, et formerait de la sorte une masse capable de se frayer un passage vers la mer Caspienne.

Toutefois les obstacles de la nature ne sont pas les seuls ni peut-être les plus grands que la Russie ait à vaincre pour réaliser le rêve de Pierre le Grand. Les trois états ou khanats situés au sud de la steppe des Kirghiz sont habités par des peuples qu’un reste de civilisation, joint au plus fougueux fanatisme musulman, rend capables d’opposer une résistance sérieuse à l’invasion européenne. La Boukharie surtout, qui occupe le cœur même du Turkestan, et qui compte avec orgueil au nombre de ses villes l’ancienne capitale de Timour, la célèbre Samarcande, se distingue par son énergie guerrière et sa supériorité intellectuelle. Traversé par l’Amou-Daria, ce pays jouit encore aujourd’hui d’une certaine prospérité commerciale ; Chinois, Persans, Tartares, Kirghiz, se rendent en foule dans ses bazars, où sont réunis les plus fins tissus de coton, les plus belles étoffes de soie, — en un mot les meilleurs produits de la fabrication turcomane. Plus fameuse encore par son zèle religieux, la ville de Boukhara, que l’on pourrait nommer la Rome de l’islam, étend au loin sa suprématie morale ; son souverain prend le titre d’emour-el-moumenin ou chef des croyans ; ses prêtres ou mollahs sont regardés comme les interprètes les plus éclairés de là foi mahométane, et de tous les points de l’Asie une multitude de fidèles animés d’une piété fervente affluent vers les tombeaux de ses saints. Aussi, bien qu’elle reconnaisse l’autorité spirituelle du sultan de Constantinople, Boukhara ne s’y soumet pas aveuglément, elle reproche même avec