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le pays. Au moyen de diverses préparations, ils lui donnent l’apparence et la souplesse du velours. Les femmes portaient un double jupon du même tissu, et quelques-unes jetaient sur leurs épaules un fichu dont les pointes retombaient sur la poitrine. L’art de la poterie avait acquis dans l’Unyoro un certain développement, et les forgerons travaillaient le fer avec des outils du même métal; mais ces progrès étaient contre-balancés par un despotisme abrutissant. Les indigènes n’osaient répondre aux questions les plus insignifiantes, la crainte leur fermait la bouche. M. Baker n’en put recueillir aucun renseignement ni sur le pays, ni sur le chemin qu’il devait prendre pour arriver au lac qui était le but de ses recherches. Son escorte n’obtint l’autorisation de passer le Nil que quatre jours après lui; enfin le 31 janvier, il se mit en route pour M’rooli, résidence de Kamrasi, et il y arriva le 10 février. Cette ville, située sous le 30° de longitude est et le 1° 38’ de latitude nord, est placée au confluent du Nil et d’un de ses tributaires, le Kafour. L’Unyoro, dont elle est la capitale, est à 3,695 pieds au-dessus du niveau de la mer, et la température moyenne y est de 27° centigrades.

Kamrasi, impatient sans doute de recevoir les beaux présens dont ses messagers lui avaient parlé, accorda sans délai une audience à son hôte européen. Baker le trouva vêtu avec beaucoup de recherche et assis sur un tabouret recouvert d’une peau de léopard. C’était un bel homme, de six pieds de haut et d’un extérieur agréable. Son regard avait quelque chose de bienveillant; ses mains et ses pieds étaient d’une grande propreté et ses ongles bien soignés. L’ensemble de ses traits se rapprochait plus du type abyssin que du type nègre. Il manquait à sa denture les incisives et les œillères, comme le voulait la mode du pays. Sa tête était rasée; les Wanyoros, n’ayant pas de ciseaux, n’ont aucun autre moyen de se couper les cheveux.

Le caractère de ce tyranneau ne répondait pas aux traits de sa figure. D’une rapacité sans limite, il n’avait laissé partir Speke et Grant qu’après les avoir dépouillés de tout ce qui leur restait, et son insatiable avidité se donna pleine carrière avec Baker. Celui-ci cependant lui fit d’emblée, et comme pour le satisfaire une fois pour toutes, de magnifiques présens, — un tapis de Turquie, un grand manteau de cachemire blanc, une carabine à deux coups avec des munitions, des bottines turques avec plusieurs paires de chaussettes de soie rouge, une écharpe en filet de soie et de la même couleur, une collection considérable de colliers et de ceintures en verroteries de premier choix et du plus brillant effet. Il espérait, par ces libéralités, obtenir immédiatement un guide et une escorte pour aller à la découverte du lac Louta-N’zigé. Kamrasi accéda sans peine à sa demande, mais le retint encore deux longues semaines pour se donner le plaisir de lui enlever chaque jour de nouvelles dépouilles.