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Baker y entra, il fut agréablement surpris d’apercevoir de nombreuses empreintes de pieds d’éléphans, de girafes, de buffles, de rhinocéros et d’antilopes de toutes les variétés possibles; mais les plus grands quadrupèdes, surtout les éléphans, se tenaient au pied de la montagne, à une dizaine de kilomètres de son camp. Habitué à chasser l’éléphant dans l’île de Ceylan, il voulut se donner le plaisir de renouveler ses anciennes prouesses; il pouvait lui être utile de donner à ses Turcs et aux naturels une idée avantageuse de son savoir-faire. Avec quelques natifs qu’il prit pour guides, deux chameaux pour porter ses provisions et les meilleurs cavaliers de sa troupe, il organisa une chasse, et sortit victorieux d’une lutte avec un éléphant d’une taille extraordinaire, lutte pleine de péripéties, qui avait duré tout un jour, mis plus d’une fois en péril la vie du chasseur et obligé celui-ci à déployer, à la grande admiration des indigènes et des hommes de son escorte, toutes ses ressources de ruse, d’adresse et de courage. Les habitans ne se montrèrent prompts qu’à enlever les dépouilles du vaincu, que Baker, exténué de fatigue et pressé de rentrer dans son camp, avait laissé gisant sur la place même où le noble animal était tombé.

Bien que, par suite de son alliance avec Ibrahim, notre explorateur fût enfermé malgré lui dans ces contrées étranges, son existence pour cela était loin d’être monotone et triste. Bien au contraire de mieux rempli que ses journées. Les heures passaient inaperçues, et le temps ne lui pesait jamais. Obligé de pourvoir aux besoins de sa petite escorte, il devait chaque matin se livrer à la chasse; comme il avait un magasin abondamment fourni d’une grande variété d’objets, les Turcs venaient à chaque instant faire appel à sa générosité et solliciter quelque présent qu’il refusait rarement. La nécessité l’ayant forcé d’acquérir des connaissances en armurerie, il ne se passait pas de jour qu’il n’eût à en faire usage. Muni enfin d’une pharmacie assez complète, tous les malades réels ou imaginaires accouraient dans sa tente pour être traités, et comme la confiance était entière chez les patiens, ses remèdes avaient une grande efficacité. Il devait en outre stimuler ses gens au travail, maintenir son camp en bon ordre, apaiser toutes les querelles. Retiré le soir sous sa tente, il confiait à son journal les observations et les événemens dont il voulait garder le souvenir.

Baker avait pris ses mesures pour passer dans le Latouka la saison des pluies, pendant laquelle il est dangereux à un étranger de s’aventurer dans ces régions où les eaux débordées vous barrent à chaque instant la route, quelquefois vous emprisonnent et vous livrent aux entreprises des naturels. Son jardin était en plein rapport, et l’abondance régnait dans son camp; mais la conduite brutale des Turcs d’Ibrahim, le sans-gêne avec lequel ils traitaient