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poèmes, Cette littérature ne doit donc accuser de sa mort qu’elle-même. Ce qui la rend si intéressante à étudier, c’est précisément qu’elle s’est développée toute seule, en dehors de toute influence étrangère, qu’elle ne doit qu’à elle sa grandeur, mais qu’aussi elle est responsable de sa chute, — qu’elle a jusqu’au bout accompli ses destinées par ses propres forces. Voilà pourquoi elle est si précieuse pour ceux qui veulent savoir comment naît et se forme l’épopée quand elle se produit naturellement chez un peuple. On a vu de quelle façon nos chansons de geste sont sorties des cantilènes pour tomber dans le roman d’aventures ; comme en opérant cette évolution elles n’obéissaient qu’à la nature des choses, ce qu’on observe chez elles peut passer pour l’histoire du genre lui-même. Il a suffi d’ériger ces faits particuliers en lois générales pour formuler les théories nouvelles de l’épopée.


I

Cette étude serait incomplète si je ne disais, avant de finir, quelle place les poèmes épiques nés en pleine civilisation comme l’Enéide occupent dans la nouvelle théorie. Cette place est fort petite ; le plus souvent on les passe sous silence, ou si l’on daigne en parler, c’est pour les traiter rudement. Du reste les attaques qu’on a dirigées contre ces poèmes ne sont pas isolées : c’est une mêlée particulière dans une grande bataille. En réalité, le combat est engagé partout entre la poésie des époques primitives et celle des époques lettrées et classiques. Embrassons-le un moment dans toute son étendue avant de revenir à l’épopée.

Il n’y a rien assurément de plus légitime que l’admiration qu’on éprouve pour la poésie des peuples naissans. Elle est pleine de fraîcheur et de vérité. On est ravi d’y rencontrer une originalité qui s’ignore et ce goût de sauvage qui ne déplaît pas à des gens fatigués d’une civilisation raffinée. C’est la gloire la moins contestée de la critique actuelle de nous en avoir donné l’intelligence et l’amour. Elle nous a révélé des chefs-d’œuvre ignorés, elle a conquis et arraché à l’oubli des époques qu’on dédaignait d’étudier, elle a agrandi le domaine littéraire. Dans ce domaine, il est naturel que les contrées les plus récemment découvertes soient celles aussi qu’on aime le plus à parcourir. On est plus sûr d’y trouver des aspects nouveaux et de n’y pas marcher sur les pas de tout le monde. Que ceux qui s’y sont engagés les premiers soient revenus charmés du voyage, c’est ce que j’admets sans peine. Je comprends que cet éblouissement que leur cause un pays inconnu les ait rendus injustes pour toutes les autres époques littéraires, et je ne suis pas scandalisé de leur entendre dire qu’ils aiment mieux la Chanson de