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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/87

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belle contrée vont se décharger dans un des tributaires du Sobat. Le sol était très fertile, et promettait cette année une abondante récolte de dourah. On apercevait à quelque distance des forêts dont les vigoureuses futaies s’élevaient fièrement dans les airs; plus près et à mi-côte des collines, s’allongeaient des clairières qui permettaient aux rayons du soleil de se jouer au travers du feuillage; quelques parties de la plaine avaient l’apparence de vergers. Les héglick y étaient espacés comme s’ils avaient été plantés par un habile jardinier. C’est un arbre dont le fruit, très doux au goût et d’une saveur aromatique, a la grosseur et la forme de la datte. Le bois du héglick renferme une proportion considérable de potasse, car quelques grains de la cendre de ce bois mis sur la langue y font aussitôt venir une pustule. On emploie le fruit de cet arbre en guise de savon. Ce pays produit aussi une espèce de prunier qui donne un fruit jaune de la grosseur d’un œuf; il est juteux, très sucré, bien que légèrement acidulé et d’un arôme exquis.

Arrivé à un village appelé Latome, Baker rencontra ce Mohammed-Her, à la bande duquel ses hommes avaient projeté de se joindre. Bien qu’il eût dressé son camp à une assez grande distance de celui de ce facteur, il s’aperçut néanmoins que des pourparlers s’étaient établis entre les deux caravanes. Il comprit que quelque complot se tramait et qu’il allait se trouver en face d’un nouveau danger. En effet, lorsqu’il donna l’ordre à ses gens, le lendemain matin, de se lever pour charger les chameaux et les ânes, deux seulement lui obéirent. Il réitéra son ordre; cette fois quatre autres parurent s’entendre, mais uniquement pour prendre leurs fusils. L’un d’entre eux, Bilhaal, le fauteur du complot, le toisa de la tête aux pieds en le défiant de son regard insolent, et au moment où Baker, sans se laisser intimider, leur commandait pour la troisième fois d’obéir, prenant la parole et frappant la terre de la crosse de son fusil, cet homme lui dit : — Nous ne chargerons pas vos ânes ni vos chameaux, et pas un homme ne vous suivra. — Baker, regardant ce misérable en face et d’un œil menaçant, s’écria : — A bas vos armes, et chargez les chameaux! — Nous ne le ferons pas, répéta-t-il. — Ah! tu ne le feras pas! — Et là-dessus il lui assena sur la mâchoire un coup de poing qui le fit rouler à terre comme une masse inerte; le fusil vola à plusieurs mètres de distance, et l’homme resta étendu comme mort sur le bagage. Ses trois camarades coururent à lui pour le secourir; les autres, abasourdis par la chute de leur chef, semblaient hésiter. Baker, les voyant ébranlés, les prend un à un par le bras, les mène près des bêtes de somme, et leur ordonne de les charger sur-le-champ. Tous obéirent sans dire mot. Le wakil arriva, et, fort déconcerté de la tournure que les choses avaient prise, mit lui-même la main à l’œuvre et pressa ses hommes de rentrer dans