Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/864

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la célèbre hypothèse imaginée par Wolf pour l’Iliade. La plupart des savans de ce pays ne voient dans nos anciennes chansons de geste que des cantilènes juxtaposées ; elles sont le produit d’un agencement plus ou moins habile, et non pas d’un travail créateur ; il y a eu un arrangeur, il n’y a pas eu de poète. Cette hypothèse peut être vraie pour l’époque intermédiaire qui s’étend entre la fin des cantilènes et la naissance du poème épique. Il est bien possible qu’on ait essayé alors de grouper quelques-unes des chansons qui se rapportaient aux mêmes événemens et aux mêmes personnages. Comme ceux qui les chantaient devant la foule avaient le sentiment confus qu’elle souhaitait une poésie plus large, ils essayaient de la conter de cette manière ; mais allonger n’est pas agrandir. En réunissant des cantilènes dont chacune forme un ensemble isolé, qui ont leur commencement et leur fin, en formant ainsi des poèmes factices où l’inspiration s’arrête et recommence sans cesse, on ne donnait à ce besoin populaire qu’une satisfaction incomplète ; c’était un acheminement vers l’épopée, ce n’était pas l’épopée encore. Pour qu’elle existe, il ne suffit pas qu’on mette l’une après l’autre des chansons qui contiennent des sujets divers, il faut que d’un seul sujet développé, élargi, on forme un poème unique. La réunion des cantilènes ne peut donc pas rendre raison toute seule de ce caractère nouveau de grandeur et d’unité que prend la poésie. Pour l’expliquer, on a recours à une nouvelle supposition. On accorde que les aèdes ou les jongleurs dénaturent et modifient les cantilènes, mais sans avoir conscience de leur ouvrage, par une inspiration qui leur vient des autres plus que d’eux-mêmes, grâce à une sorte de communication mystérieuse qui s’établit entre eux et leur auditoire, en cédant à ses désirs et à ses instincts qu’ils devinent. C’est donc ce travail collectif et anonyme, résultat d’une collaboration obscure entre celui qui chante et ceux qui l’écoutent, qui a donné naissance aux poèmes épiques que nous admirons, en sorte qu’on pourrait dire qu’ils appartiennent à tous et n’appartiennent à personne, ou, selon le mot de J. Grimm, que c’est une poésie qui se crée elle-même [1].

Il me semble que la façon dont nous avons conçu tout à l’heure l’origine de l’épopée n’est pas tout à fait favorable à cette hypothèse. Pour qu’on puisse imaginer ainsi des chanteurs qui n’ont ni conscience ni sentiment de leur ouvrage et créent des merveilles

  1. Cette hypothèse a été développée par M. Steinthal dans un cours sur le poème épique professé l’an dernier à l’université de Berlin. Du reste, l’opinion de Wolf ne règne pas sans contestation en Allemagne. Il ne faut pas oublier qu’il y a aujourd’hui toute une école qui soutient, avec beaucoup de talent et de vraisemblance, l’unité de composition des Nibelungen, et qui attaque vigoureusement le système de Lachmann et de Wolf.