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qu’on n’a pas besoin d’éblouir, on se doit de le convaincre. Heureusement M. Paris n’a pas persisté dans cette méthode fâcheuse, et le reste de son livre, dont l’érudition est si solide et si nette, proteste contre les obscurités de ce début trop ambitieux.

Il y a beaucoup à apprendre et par conséquent beaucoup à louer dans les Épopées françaises de M. Léon Gautier. L’auteur connaît et aime son sujet, il est sincère et convaincu, il rend volontiers justice à ses devanciers. Ce sont là des qualités rares, et qui m’auraient empêché de lui adresser quelques reproches que je crois mérités, si je n’avais pensé que, comme le premier volume de son ouvrage a seul paru, une critique franche pourrait lui faire éviter quelques fautes dans les suivans. J’avoue d’abord que je n’aime pas la façon dont le livre est écrit. M. Gautier nous apprend qu’il s’est préoccupé du style. On s’en aperçoit bien, et c’est un grand défaut : les effets sont cherchés, et l’effort s’y montre. Il est vrai que les artifices de style y sont employés avec une naïveté qui désarme. Quoique M. Gautier n’aime pas la rhétorique, et je suis loin de le lui reprocher, il en imite quelquefois les procédés les plus primitifs. Je suis bien forcé de lui dire, par exemple, que sa leçon d’un vieux trouvère à un jeune poète n’est qu’un discours français d’écolier. Si l’on ne savait pas que son admiration pour ces poèmes est sincère, on serait quelquefois tenté d’en douter à voir la manière dont il l’exprime. Il prend la peine de nous annoncer qu’il nous racontera la catastrophe de Roncevaux « en termes enthousiastes, en paroles ardentes, » qu’en parlant du poème d’Aliscamps il aura « ce frissonnement qui donne au style un éclat et une chaleur naturels. » Ce sont des procédés peu adroits. Il n’est pas mal de frissonner à l’occasion, mais il n’en faut pas prévenir d’avance le lecteur. Ce qui est plus grave, c’est que cet enthousiasme trouble quelquefois l’auteur et l’empêche d’être aussi précis qu’on le voudrait dans un ouvrage de ce genre. J’y cherche une définition claire et complète de l’épopée, et je ne la trouve pas. En revanche, on m’apprend qu’il n’y a rien de si épique que les saints : je veux le croire, bien que j’en sois un peu surpris pour quelques-uns d’entre eux ; mais quand on me dit qu’ils sont épiques parce qu’ils ne sont pas vulgaires, je ne trouve pas la raison suffisante. A la fin de son livre, M. Gautier annonce en grosses lettres qu’il prouvera que la France est la plus épique des nations et que la Chanson de Roland vaut l’Iliade. Voilà une promesse qui me ravit, et mon amour-propre national se réjouit de l’idée que nous avons un Homère. Ce qui pourtant me tient en doute malgré moi, ce qui me fait hésiter à croire que M. Gautier réussisse aussi bien dans sa démonstration que je le voudrais, c’est qu’un des termes de la comparaison lui échappe. Il connaît mal l’antiquité ; il est rare qu’il ne commette pas quelque erreur toutes les fois qu’il en parle. Je me