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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/85

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— Pas une.

— De quel pays êtes-vous?

— De l’Angleterre.

— De l’Angleterre! nous n’avons jamais entendu parler de ce pays-là. C’est là sans doute votre fils? en montrant Mme Baker, dont le costume était alors assez masculin.

— Non, c’est ma femme.

— Ce petit bonhomme est votre femme ! quel mensonge !

Cette curiosité serait devenue impertinente, si le chef n’était arrivé pour débarrasser M. Baker de son interlocuteur et de la foule qui se pressait autour de lui.

De la vallée de Tologa, il pénétra dans celle de l’Illyria. Beaucoup plus spacieuse que la précédente, elle doit son existence à une double chaîne de montagnes qui suivent parallèlement la direction du sud-est, et dont la hauteur varie de 2 à 3,000 pieds. Elle est le point de départ de ce système orographique, qui forme l’épaulement oriental du vaste plateau de l’Afrique centrale, et dont Ribmann, Ebrard, Burton et Speke ont signalé l’existence. Des flancs abrupts de ces montagnes se sont détachés d’énormes blocs de granit grisâtre assez nombreux pour rendre le passage de la vallée difficile. Le feldspath, d’une structure plutôt fibreuse que lamellaire, était disséminé, dans ce granit, en fragmens de plusieurs pouces carrés et aussi durs que le silex. Cette vallée, toute ravinée qu’elle fût, avait un aspect riant. Pas un creux, pas une déchirure qui n’eût son massif d’arbres de la plus belle venue. Le bois de quelques-uns de ces arbres était si résistant que la hache ne pouvait l’entamer. Pour la traverser sans fâcheuse rencontre, il fallait être en paix avec les indigènes, car du haut de leurs rochers ils pouvaient écraser impunément la troupe la mieux armée. Il n’y avait pas un mois qu’une compagnie de cent vingt-six Turcs avait été détruite de cette manière jusqu’au dernier.

Baker débouchait par une gorge étroite dans la vallée de l’Illyria, lorsqu’il rencontra Ibrahim à la tête de sa caravane. C’était un homme de sac et de corde. Né d’un chef turc et d’une mère arabe, il avait les plus beaux traits et les plus mauvaises qualités de ces deux races. Des sourcils épais surmontaient ses grands yeux noirs pleins d’un feu sinistre; son nez effilé, fortement arqué, aux narines mobiles et largement ouvertes, semblait dénoter la puissance de flair propre aux animaux; ajoutez à cela des joues à pommettes saillantes, une bouche bien proportionnée, un menton proéminent et légèrement pointu. La force, mais une force malfaisante, éclatait dans tous ses traits.

Quoiqu’il ne se sentit nullement attiré vers cet homme, notre