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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/813

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on sait qu’ils s’accordent. Le profit de l’un est le dommage de l’autre, disait Montaigne, et je ne puis, répétait Voltaire, désirer la grandeur de ma patrie sans vouloir l’abaissement de ses voisins. Tel était le préjugé antique qui a duré jusqu’à la fin du siècle dernier. Éclairée par les études économiques, l’humanité prendra bientôt pour devise l’idée chrétienne traduite en ces deux beaux vers :

Se faire aimer, c’est être utile à soi,
Aimer, aimer, c’est être utile aux autres.

Simon voisin accroît sa richesse, sa puissance, ses connaissances, l’échange commercial et littéraire m’y fait aussitôt prendre part. Si l’Allemagne, reconstituée conformément à ses aspirations nationales, voit augmenter les produits du travail ou du génie de ses enfans, la France ne sera-t-elle pas la première à en recueillir les avantages ? Les œuvres de Goethe et de Schiller, de Beethoven et de Mozart, les conquêtes de la science d’outre-Rhin, n’en jouit-elle donc pas comme si elles étaient les siennes ? Supposez l’Allemagne dévastée, ses villes en cendres, ses universités détruites, ses usines renversées et des populations misérables et ignorantes à la place d’un peuple éclairé et florissant, la France serait-elle plus grande, plus heureuse, plus libre ? Nous vivons à une époque de transition entre l’âge du despotisme et du militarisme qui va finir et l’ère de l’industrie et de la liberté qui s’ouvre. De là ces contradictions qui étonnent et scandalisent. Cette année même nous en offrira le plus frappant exemple. Au moment où les peuples vont se visiter comme des frères et se réunir dans ce qui sera vraiment le temple de la paix et de l’industrie, pour se disputer les palmes du travail et des inventions utiles, n’est-il pas étrange qu’on ne s’occupe que, des moyens de se détruire et de se nuire ? S’il faut passer par la période de l’armement général, que du moins l’on ne s’arme que pour se défendre. Le système des milices fortement organisées devrait alors remplacer celui des armées permanentes. La Prusse y a trouvé ces forces qui ont accablé ses ennemis et étonné le monde. Que la France la devance dans cette voie. Instruction obligatoire, service obligatoire pour tous, exercice militaire dans les collèges comme dans les écoles de cadets de la Suisse, un petit nombre de soldats sous les drapeaux, mais dans leurs foyers des millions d’hommes bien exercés, prêts à se lever pour défendre la patrie, voilà des réformes qui seraient pour l’Europe un exemple et un apaisement, pour la France, elle-même une garantie de ses libertés, une source de force, de richesse, de virilité, d’instruction, de moralisation, dont il est difficile de mesurer les salutaires effets.


EMILE DE LAVELEYE.