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toutes les classes de la société sont représentées, tandis que la France de 89 n’aura bientôt plus qu’une armée où les mercenaires seront en majorité ; formant ainsi un corps séparé du reste de la nation, elle sera un danger constant pour le maintien de la liberté et de la paix. La guerre sera dans ses vœux, car elle lui donnera une raison d’être, des avancemens rapides, des dotations, des distinctions, de la gloire. Le gouvernement le plus pacifique, au moment même où il déclarera que son nom est le synonyme de la paix, pourra être entraîné à faire la guerre. La classe dirigeante n’en a pas à souffrir, et elle en profitera peut-être en prenant une part heureuse aux opérations financières que ces aventures rendent nécessaires. En Prusse, la guerre, à moins qu’elle ne soit entreprise pour défendre le sol allemand, ne sera jamais populaire, parce qu’elle atteint toutes les familles, et que le soldat qui passe au régiment ne fait pas du service un métier ou une carrière. Même après les étourdissans succès de l’été dernier, « nous n’aimons pas la guerre, me disait-on ; voyez nos villes en deuil. » Et en effet à Berlin, à Aix-la-Chapelle, à Magdebourg, le crêpe funèbre témoignait des douloureuses conséquences des batailles même gagnées, tandis qu’en France elles n’atteignent guère que ceux dont les regrets passent inaperçus. La mobilisation complète prend tant d’hommes de toutes les classes engagés dans toutes les poursuites de la vie civile qu’elle désorganise complètement l’industrie. Ainsi les levées de l’an dernier avaient réduit presque toutes les usines du pays rhénan à cesser le travail. Ces pertes, ces ruines qui réduisent les industriels au désespoir font détester toute guerre non indispensable, ce qui est une grande garantie de paix.

Le système français, en tenant les classes élevées éloignées de l’armée, contribue à les amollir. Qu’on soumette les fils de famille à la discipline, à la vie plus rude, plus réglée du régiment, ne fût-ce que pendant un an, comme les einjährigen prussiens, et on leur aura rendu un grand service. Douze mois de l’école du soldat seraient probablement pour la jeunesse dorée un régime très bienfaisant. Une fiction qu’affectionne le théâtre moderne nous représente un viveur régénéré par le sévère métier des armes : l’idée est juste. Le régiment, inutile ou nuisible au travailleur, serait salutaire pour l’oisif : . Les fils des familles aisées se trouvant sous les drapeaux, celles-ci ne les verront point d’un œil insouciant partir pour des expéditions lointaines, et elles ne songeront plus à des conquêtes qui devraient s’acheter au prix du sang de leurs enfans. S’agit-il de défendre la patrie, le père marchera à côté du fils ; s’agit-il de s’annexer une province à coups de canon, il votera pour la paix. La suppression de l’exonération serait aussi un avantage pour l’armée, dont elle