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sceptre impérial. Aujourd’hui, emportée vers l’Orient par la prépondérance croissante de la Hongrie, une grande mission lui est probablement réservée encore, mais point, semble-t-il, du côté de l’Allemagne.

La réforme est la seconde cause qui a favorisé l’agrandissement de la Prusse, Cet état est vraiment ne de la sécularisation de l’ordre teutonique. C’est le protestantisme qui lui a ensuite assuré la suprématie dans toute l’Allemagne du nord. Ses rois s’étaient faits les défenseurs d’office du corps évangélique, et ils savaient remplir les devoirs que leur imposait cette charge avec autant d’énergie que de charité [1]. Carlyle, ce bizarre et vigoureux penseur, a écrit à ce sujet, dans son histoire de Frédéric II, récemment terminée quelques pages qui donnent à réfléchir. La réforme, dit-il, a été le grand événement des temps modernes, et tout peuple qui a eu le cœur assez fort pour l’embrasser a grandi aussitôt ; ceux qui l’ont repoussée en portent la peine. L’écrivain protestant donne à sa pensée une forme mystique qui peut la rendre suspecte, mais pourtant l’histoire lui donne raison. Voyez la Hollande : avec un million d’habitans à peine et son triste territoire de marais et de sables, elle tient tête au gigantesque empire de Philippe II, fonde le premier état libre de l’âge moderne, couvre les mers de ses vaisseaux, établit partout des colonies et résiste victorieusement à l’Angleterre et à la France, unies pour l’écraser. La Suède, jusque-là perdue dans les glaces du nord, en sort sous Gustave-Adolphe, renverse les plans de domination universelle de l’Autriche, et enfin par les merveilleuses campagnes des généraux Wrangel, Torstenson et Banner, conquiert pour la réforme une existence légale au traité de Westphalie. A l’époque de l’armada, l’Angleterre tremblait devant l’Espagne. Aujourd’hui quel renversement dans la puissance relative de ces deux états ! En l’Amérique du Nord, ce noble fruit de l’esprit puritain, quel développement de puissance sans cesse

  1. Avec énergie : en 1719, l’électeur palatin enlève aux protestans d’Heidelberg leur cathédrale, et Frédéric-Guillaume, par représailles, met sous le séquestre les biens des églises catholiques de ses états, jusqu’à ce que celle de Heidelberg soit restituée à sa destination primitive ; — avec charité : lorsque les protestans de Salzbourg, victimes de la plus barbare persécution, furent chassés par l’évêque souverain de leurs vallées alpestres, où ils avaient échappé jusqu’alors aux exterminations antérieures, Frédéric-Guillaume les reçut dans ses états (1732). Leur exode fut conduit par des commissaires du roi, les étapes fixées, leurs frais de route payés jusqu’à ce qu’ils fussent établis dans la Prusse orientale, où les attendaient des fermes garnies de bétail, d’instrumens aratoires, de semences, de tout ce qui était nécessaire pour la culture. Toute l’Allemagne fut émue au spectacle de ces malheureux, expulsés de leurs foyers au plus fort de l’hiver. Ils étaient 20,000. Le touchant petit poème de Goethe, Hermann et Dorothée, a conservé l’écho de cet épisode.