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était composée de jeunes recrues restant peu de temps sous les drapeaux et de corps auxiliaires de soldats citoyens, la plupart mariés et tous en gagés dans les mille liens de la vie civile. Depuis 1815, elle avait vécu en paix sans pouvoir former ses bataillons à l’école si instructive des expéditions et de la guerre. En 1848, elle n’avait pas brillé dans ses rencontres avec le Danemark, et ce n’est qu’appuyée sur les bandes aguerries de l’Autriche qu’elle avait cueilli les faciles lauriers de Düppel. Toute son organisation militaire, la tenue trop minutieusement soignée de l’officier, la raideur automatique du soldat, qui inspirait à la verve antiprussienne de Heine de si mordantes épigrammes, la bizarrerie de l’équipement, le casque surmonté d’une pointe métallique en forme de paratonnerre, cette tunique par trop écourtée, ce fusil étrange et sans batterie, semblable d’aspect à ceux qui servent de jouet aux enfans, ces canons se chargeant par la culasse et d’un mécanisme aussi compliqué que celui d’une pièce d’horlogerie, toutes ces nouveautés ne rencontraient à l’étranger, chez la majorité des hommes de l’art, qu’une grande défiance assaisonnée d’une pointe d’ironie, et en Prusse même qu’une médiocre approbation. Aussi, quand la guerre commença au printemps dernier, les populations se crurent-elles réservées a de dures épreuves. Les plus confians espéraient seulement que l’armée prussienne, d’abord battue, apprendrait à vaincre sur les champs de bataille. De toutes parts les corps publics, chambres de commerce et conseils municipaux, recevaient les échos de ces douloureuses appréhensions, et s’en faisaient auprès du roi les interprètes émus.

Et en effet la position de la Prusse paraissait en. ce moment bien compromise. Il lui fallait tenir tête non-seulement à une formidable concentration de troupes autrichiennes commandées par un général formé au feu des grandes batailles d’Italie, mais aussi à presque toute la confédération germanique, dont deux des états les plus importans, la Saxe et le Hanovre, la menaçaient sur ses flancs, la coupaient d’une partie de ses provinces et s’avançaient comme des coins jusqu’au cœur même du pays. En présence de si redoutables ennemis, la situation intérieure était désolante : le peuple et ses représentans en hostilité ouverte avec le gouvernement ; la bourgeoisie indignée de voir s’engager une lutte effroyable entre Allemands, guerre odieuse, rendue inévitable par la volonté d’un seul homme [1] ; cet homme, le ministre dirigeant, M. de Bismark, d’une impopularité si universelle et si exaspérée qu’elle armait le bras d’un jeune

  1. Der Krieg eines mannes (la guerre d’un seul homme), tel est le nom qu’on donnait partout à une lutte dont personne ne comprenait le motif.