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pas d’hommage partagé, que l’écrivain ne doit pas approcher de l’autel sans avoir fait ses ablutions, qu’il ne doit brûler au foyer sacré que des bois odoriférans, et qu’au moment où il prend la plume il doit, comme Machiavel après une journée passée avec les charbonniers de San Casciano, revêtir un costume pompeux, presque royal, pour converser avec les dieux et les héros dont il va évoquer les images.

Pour tout dire, le recueil des articles de M. P. de Saint-Victor est un volume curieux, et ce n’est pas nous qui nous inscrirons tout à fait en faux contre les éloges décernés à un écrivain animé d’un vif et sincère amour des lettres ; mais nous craignons que ces mérites réels et assez distingués ne lui en fassent attribuer d’autres auxquels il ne prétend pas. Le même jour, M. Sainte-Beuve dans le Constitutionnel, M. Théophile Gautier dans le Moniteur, M. Taine dans les Débats lui ont fait un accueil que ne reçurent jamais ni les Nuits d’Alfred de Musset, ni les Feuilles d’Automne de Victor Hugo, ni la Colomba de Mérimée. Dans cette salve inusitée d’éloges qui ont éclaté avec un ensemble qui les ferait croire concertés, l’auteur n’a-t-il pas été lui-même un peu surpris de s’entendre saluer à la fois de poète, d’historien, d’artiste, lui qui ne veut évidemment être qu’un styliste ? N’a-t-il point éprouvé quelque embarras de se voir sacrifier du même coup Winckelmann, Creutzer, Ottfried Müller, avec lesquels il n’a en vérité rien de commun, de se voir rangé d’emblée parmi les Saint-Simon et les Michelet, et de s’entendre sommer, pour ainsi dire, de ne pas manquer plus longtemps à son génie ? Quoi qu’il dût attendre de l’amitié comme de la justice de ceux qui se sont chargés de lui souhaiter la bienvenue, il serait en droit de leur en vouloir de l’avoir traité comme un novice, ou du moins comme un talent découvert de la veille, lui qu’ils lisent depuis quinze ans. Si, craignant de se laisser abuser par l’excès des applaudissemens, le lecteur allait mettre en question jusqu’aux qualités sérieuses et incontestables de M. Paul de Saint-Victor, la faute n’en serait-elle point à ceux qui n’ont pas su le louer en termes assez mesurés ? Ces critiques, prompts à l’enthousiasme, sont-ils donc des gourmets qu’une belle phrase, une métaphore neuve, un trait hardi et vibrant, un paragraphe bien enlevé, mettent hors d’eux-mêmes ? Le commun des lecteurs, trop peu sensible, je le veux bien, à ces beautés inestimables, veut encore autre chose. Il y a peut-être un moyen de le conquérir, c’est de louer avec justice et sobriété ; mais il en est un infaillible de l’indisposer, c’est de lui préparer une déception.


P. CHALLEMEL-LACOUR.


L. BULOZ.