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Espérons avec eux qu’ils seront de force à remplacer ce qui disparaît !

M. Victor Cousin devait donc disparaître à son tour, lui qu’on eût pu croire vraiment immortel, tant y il avait en lui de sève et de virilité. Sa jeunesse inépuisable étonnait et charmait ceux qui l’approchaient ; un foyer toujours allumé animait cette organisation puissante. Au physique comme au moral, c’était une nature de feu : si la mort avait voulu le réduire par une de ces maladies lentes qui minent peu à peu, il l’aurait encore vaincue, ainsi qu’il a fait tant de fois. Les hommes de cette nature ne peuvent perdre la vie goutte à goutte ; ils meurent tout d’un coup. Cette énergie physique n’était que le symbole et l’expression d’une énergie plus intime, celle d’une âme toujours en mouvement, qu’une imagination enflammée portait sans cesse vers les objets les plus divers, mais qui à cette mobilité extraordinaire joignait aussi une ténacité inflexible, une volonté indomptable, les desseins le plus savamment combinés et le plus opiniâtrement poursuivis. Il avait été, si j’ose dire, forgé sur l’enclume de la révolution. Né en 92, au cœur de Paris, d’une famille modeste, il tenait du peuple la spontanéité, la finesse, la gaîté, la passion, l’irréflexion ; de la révolution, il tenait une certaine violence, une familiarité hardie, et cet esprit de propagande qui en a fait le premier chef d’école de notre temps. Le feu qui l’animait avait une telle surabondance qu’il se répandait sur tous ceux qui l’approchaient : de ceux-là mêmes qui l’ont combattu, combien n’ont pas reçu de lui la première flamme ! Son éloquence publique, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de l’entendre, était incomparable ; son éloquence privée ne l’était pas moins. Une abondance inépuisable, une verve pleine de grâce et de malignité, une richesse de souvenirs sans égale, une soudaineté de vue, une grandeur de geste et avec cela une tête admirable et des yeux d’où l’esprit sortait comme un torrent : tel était M. Cousin dans l’intimité, tel il faut le voir, si l’on veut bien se rendre compte de la place considérable qu’il a occupée dans notre siècle et du bruit qu’a fait son nom.

Du portrait que je viens d’esquisser, partons comme d’un centre pour essayer de bien comprendre les divers aspects de cette grande figure, le professeur, le philosophe, l’écrivain.


I

C’est à l’École normale que M. Cousin débuta comme professeur, après y être entré comme élève en 1810, le premier de la première promotion de cette école célèbre. En 1812, 1813 et 1814, il