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deux cornes de vache remplies d’eau limpide, mais renfermant déjà chacune l’un des deux sels dont se compose la poudre en question ; en mêlant le contenu des deux cornes, M. d’Abbadie prononça quelques mots de conjuration dans une langue inconnue : l’eau bouillonna, les assistans furent stupéfaits.

M. d’Abbadie nourrissait depuis longtemps un vif désir de pénétrer dans le domaine du roi de Kaffa, où il conjecturait, qu’il trouverait la source de la rivière Uma. Le seigneur d’Inarya, cependant ne se lassait pas de lui dire : « Ne va pas en Kaffa, on t’y gardera. On te donnera tant de terres, d’hydromel, de racines de bananier et de femmes, que tu ne voudras plus revenir ; on te retiendra peut-être même par la force. » Il disait vrai, car dans ces pays on n’aime pas laisser partir les hommes au visage blanc ; on les regarde comme une précieuse capture, le roi s’en fait honneur auprès de ses voisins et leur montre avec orgueil son étranger. Mgr Massaja fut plus tard retenu en Kaffa pendant trois ans, et ne dut sa liberté qu’à une cabale qu’il avait soulevée en prêchant la fidélité dans le mariage.

Pour rassurer le roi d’Inarya sur les séductions qu’il craignait pour son hôte s’il le laissait aller chez ses voisins, M. d’Abbadie lui racontait la fable du chien et du loup. Une circonstance imprévue vint hâter la décision du roi. Il était à cette époque en négociations avec le roi de Kaffa, qui lui promettait depuis dix ans sa sœur en mariage ; mais celui-ci avait entendu parler de l’étranger que possédait son voisin et futur beau-frère, et il mettait à son consentement la condition de voir le sorcier blanc. M. d’Abbadie fit jurer au roi d’Inarya, par son anneau d’or (emblème de la royauté), qu’il le ferait revenir, si on faisait mine de s’opposer à son départ de Kaffa ; c’est le serment qui engage. En outre le monarque fit de son mieux pour inspirer aux ambassadeurs du roi de Kaffa une sainte terreur : il leur dit que son hôte pouvait faire battre deux eaux ennemies, couper en deux une rivière et la traverser à pied sec, ayant un mur d’eau à sa gauche et un autre à sa droite, et mille autres choses tout aussi vraisemblables. Enfin M. d’Abbadie partit comme frère de noces du roi. Il y avait en tout douze frères de noces, plus six parens. du roi et une escorte d’honneur de mille hommes. Le roi de Kaffa le reçut avec force complimens. Il voulut tout d’abord savoir si son hôte possédait une âme de cuivre ; c’était le chronomètre. Il fallut le montrer ; le roi l’examina, puis demanda à le faire voir à la reine-mère. — Très bien, fit M. d’Abbadie, mais alors je le porterai moi-même. Cela était contraire aux usages ; le chronomètre dut être confié au premier ministre ; heureusement il le rapporta. Le danger avait été grand, car tout ce qui brille excite la convoitise de ces nègres. C’est pour cette raison que les voyageurs doivent