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au christianisme il y a cent ans dans l’état, dans les institutions, dans les mœurs, tous ces moyens de crédit, d’influence et de légitime résistance qui lui étaient acquis par un droit séculaire, et dont ses adversaires, même en le chansonnant, ne songeaient pas à le déposséder, il n’en reste plus trace. Le niveau séculier a passé par-dessus. C’est en rase campagne qu’il s’agit maintenant de soutenir l’assaut.

Si dans de telles conditions, en face de tels périls, les chrétiens n’ouvrent pas les yeux, si l’instinct de la conservation ne les pousse pas à s’entendre au moins sur les points essentiels, sur les dogmes fondamentaux de leur foi, si à tant d’efforts conjurés ils n’opposent encore que leurs divisions et leurs discordes, nous le disons sans la moindre hyperbole, il faut se voiler la face, considérer ce monde comme ayant fait son temps, et la civilisation, malgré ses apparens triomphes et ses hautaines espérances, comme frappée au cœur et menacée d’un prompt déclin.

En sommes-nous donc là ? Non, cent fois non, si nous le voulons bien, si nous savons comprendre la grandeur du péril, ce qu’il a de vraiment neuf, et ce qu’il faut aussi pour le vaincre de jeunesse et de nouveauté.


III

Et d’abord point de méprise entre chrétiens. N’allez pas croire que le catholicisme soit seul en cause, que lui seul excite des colères, et que la guerre ne soit faite qu’à lui. C’est le christianisme lui-même, la foi chrétienne tout entière, sous toutes ses formes, qu’on se promet d’anéantir. Toute secte protestante qui prend au sérieux l’Évangile, sans réserve et sans restriction, est pour le moins aussi suspecte que le pur catholicisme. Il n’y a de tolérance et d’amnistie que pour le christianisme qui ne croit pas en Jésus-Christ, celui dont certains pasteurs, en chaire évangélique, font aujourd’hui publique profession. Les protestans éclairés et sincères n’ont sur ce point aucun doute. Ils ont fait du chemin depuis le XVIe siècle : sans être dans leur foi ni moins zélés, ni moins ardens, ils ne croient plus que l’antéchrist et l’église romaine soient une seule et même chose. L’antéchrist maintenant, c’est l’ennemi commun : veut-on lui résister, il faut serrer les rangs ; ce n’est pas le temps des discordes entre frères. Les protestans amis de l’Évangile, quelque nombreux qu’ils soient dans certains états de l’Europe, savent ce qui leur manque de cohésion et d’unité ; ils sentent que pour la chrétienté le vrai rempart sera toujours cette puissante église contre laquelle on s’acharne aujourd’hui. Pendant que tous les coups portent sur elle, ils respirent, elle les met à l’abri : qu’on