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Lorsque le système monarchique s’est formé, et avec lui le dogme princier de l’équilibre européen, chaque souverain, ne comptant dans l’ensemble que suivant le poids de sa force militaire, s’appliquait à constituer une armée aussi nombreuse que possible, aussi obéissante à son vouloir que le bras à la pensée. Cette émulation entre les rois est devenue de plus en plus onéreuse aux peuples ; elle leur a donné à réfléchir avant même qu’ils eussent le droit de parler. Vinrent les applications de la science à la stratégie, qui tendent à développer l’outillage militaire d’une manière ruineuse. On a trouvé en tout pays des ressources prodigieuses pour l’emprunt ; mais le procédé devient dangereux, si on en abuse. Les hommes d’état, je parle de ceux qui observent et qui réfléchissent, sentent bien que l’échec d’un emprunt à la veille d’une campagne serait un coup plus rude qu’une bataille perdue. Il a donc fallu songer à restreindre la dépense. On a été conduit ainsi à imiter ce qu’a fait un gouvernement pauvre qui, obligé par sa situation précaire et le rang qu’il voulait garder, d’avoir plus de soldats qu’il n’en pouvait entretenir, imagina de donner l’éducation militaire à toute la nation. L’expérience du système vient d’être faite avec un bonheur inespéré ; mais voyez ce qui en découle dans la pratique. Les soldats citoyens, arrachés au métier qui les fait vivre, subissent dans leurs affaires un dommage incalculable ; la plupart laissent derrière eux des familles qui mourraient de faim, si on ne venait pas à leur secours. L’état ne pourrait pas en soutenir un si grand nombre ; c’est la commune qui doit payer environ 7 francs 50 centimes par semaine à la famille de tout homme mobilisé s charge énorme pour les localités, suspension du travail nourricier ; ce serait une perturbation effrayante, si elle se prolongeait !

La dernière campagne a été si rapide, les ressources ont été si bien préparées, l’idée motrice était si bien sentie, qu’on a pu enlever les populations. Serait-il aussi facile d’entraîner la landwehr mobilisée au-delà du Rhin ou du Danube pour quelque intrigue de cabinet, pour quelque fantaisie de politique transcendante ? Non assurément. Supposez au contraire l’Allemagne évidemment provoquée, mise en demeure de défendre son domaine. On verrait alors communes et particuliers courir au-devant des sacrifices et entraîner leur gouvernement, s’il faiblissait : l’intérêt personnel leur commanderait d’agir ainsi. Certes il se pourrait qu’une armée envahissante retrouvât au début des journées comme Iéna ou Wagram ; mais on sent bien qu’elle n’aurait pas dompté le pays pour cela, et qu’elle finirait par être noyée dans les flots des milices nationales. Malheur dans l’avenir aux chercheurs de querelles et aux envahisseurs ! les peuples bien préparés à la défense auront