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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/661

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Une hypothèse produite par un savant anglais fait en ce moment un chemin rapide parmi les naturalistes et les philosophes. Suivant Darwin, le procédé de la nature pour le perfectionnement éternel de son œuvre est la sélection, c’est-à-dire une attraction mystérieuse qui tend sans cesse à réunir les plus beaux individus des espèces. Dans l’espèce humaine, grâce au système des armées permanente à service prolongé, la sélection se fait en sens inverse, et c’est là un terrible argument contre ce régime. La même proportion d’êtres malsains et contrefaits se retrouve dans tous les pays où les armées se recrutent par voie de tirage au sort, et si un pays en arrivait à retenir sous les drapeaux tous les hommes valides pendant une série d’années, il dépérirait infailliblement. Les effets désastreux du système ont été contre-balancés en France par les progrès de l’aisance publique, et, comme je l’ai déjà dit, le mal est moins grand aujourd’hui qu’à la sortie des grandes guerres ; mais il y a un pays sur lequel une révélation effrayante vient d’être faite. Dans un curieux livre sur les Institutions militaires de l’Autriche, M. Edmond Favre, colonel fédéral suisse, nous apprend qu’en 1862 l’empire autrichien avait à lever 90,000 hommes sur un contingent de 358,000, lequel se trouva réduit à 297,000 après qu’on eut retranché les individus exemptés par des motifs autres que les incapacités physiques. Eh bien ! « il s’est trouvé un si grand nombre de sujets impropres au service que les 297,000 hommes n’ont pu fournir les 90,000 recrues demandées, et qu’il a fallu revenir sur quatre des classes précédentes qui pouvaient se croire libérées. On a quelque peine à comprendre ce résultat, dit avec raison M. le colonel Favre, et on se demande si la cause n’en est pas dans une facilité beaucoup trop grande à accorder des certificats d’invalidité ou dans des influences protectrices qui font souvent libérer les uns aux dépens des autres. » Quelle que soit la cause, ajouterai-je, qu’elle provienne de l’épuisement du corps social ou de l’abus des influences, une nation qui commence une guerre sous de tels auspices est vaincue à l’avance, pour peu que la lutte soit prolongée.

En tout pays où la conscription et le tirage au sort sont pratiqués, on reconnaît que le hasard a-besoin d’un correctif, et qu’il serait trop, dur d’enlever aux familles ceux qui en sont les soutiens ou la consolation. Presque partout on exempte du devoir militaire les fils aînés ou petits-fils de veuves, de septuagénaires ou d’aveugles, les aînés d’orphelins ou de frères impotens, les frères de militaires sous les drapeaux ou morts au service. C’est ce qu’on appelle les dispenses légales : elles sont toujours respectées en temps de paix, et ce serait un symptôme de grande crise qu’elles fussent suspendues. Le nombre des individus admis à profiter de cette