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le même problème s’est posé dans les mêmes termes — en 1818, quand on avait le chagrin de voir la France absolument désarmée, — après 1830, quand on redoutait une coalition de la sainte-alliance, — en 1840, quand on a remué la question d’Orient, — après 1848, quand la république cherchait à s’installer. Chaque fois le sentiment national a été saisi des mêmes incertitudes, chaque fois il s’est fatigué dans les mêmes balancemens d’intérêts, pour arriver sans force aux mêmes avortemens. Cela tient du phénomène : en voulez-vous saisir la cause ?

Imaginez que vous êtes, à titre d’intime, dans un intérieur de la classe moyenne, une de ces familles où les chocs d’opinion ne retentissent pas, où l’instinct patriotique est encore à l’état naïf. On cause au coin du feu des mauvaises nouvelles qui circulent : le pays est menacé dans son honneur, dans sa vitalité peut-être… Il y a là des jeunes gens qui ont écouté ; ils se dressent, ils partiront, ils prendront le fusil, ils ont leur part à payer dans la dette du sang. Dans les premiers instans, les cœurs se serrent, des larmes coulent, et cependant personne autour d’eux ne voudrait que les choses se passassent autrement, et si un fils, un frère, si chéri qu’il fût, montrait de l’hésitation, s’il trouvait un biais pour se soustraire au devoir, les mères et les sœurs ne le verraient plus des mêmes yeux, il se mêlerait à leur tendresse des nuances pâles et douteuses. Revenons dans le même intérieur en temps ordinaire : c’est l’époque où l’impôt militaire est réclamé, triste échéance ! Le fils qu’on a élevé avec amour, qu’on utilise déjà au logis, pour qui on a rêvé établissement et mariage, il est appelé pour sept ans ; on va lui apprendre un métier qui ne sera pas le sien, l’envoyer on ne sait où, lui demander sa vie pour des motifs qu’il ne doit pas essayer de comprendre. Avec cette pensée, le malaise entre dans la famille, les grands parens tiennent conseil. Comment éluder cette terrible loi du recrutement, comment retenir le conscrit ? Si on ne parvient pas à découvrir en lui quelque infirmité, est-ce qu’on ne trouvera pas au fond des vieux tiroirs ou chez des amis les sommes nécessaires pour l’exonérer ?… Ce que je suppose ici arriverait, le cas échéant, dans presque toutes les familles. Eh bien ! ce contraste de sentiment, ces deux manières si différentes de payer la dette civique, correspondent aux deux aspects sous lesquels la question militaire se présente aux peuples ; cela aide à comprendre l’antagonisme que cette question provoque aussitôt qu’elle est soulevée.

Il y a en effet deux manières de concevoir l’organisation des forces nationales, il y a deux types d’armées, distinguées par les-élémens dont on les compose et le rôle auquel on les destine.