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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/636

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Appliquons-nous à organiser la production de telle sorte qu’elle soit de plus en plus abondante et procure à l’ouvrier une rémunération de plus en plus grande ; recherchons les moyens de rendre le travail régulier et permanent, de telle sorte que tous les bras vaillans soient occupés. C’est le problème que l’on doit premièrement s’attacher à résoudre, car le travail est pour l’individu comme pour la société le plus solide fondement de la liberté et du bien-être ; mais, tant que ce problème n’est pas résolu, il faut bien admettre qu’en dehors des orphelins, des malades, des vieillards abandonnés, pour lesquels M. Jules Simon accepte la nécessité de l’assistance publique, il se rencontre des misères profondes, imméritées, les unes accidentelles, les autres permanentes, qui ne peuvent trouver leur remède que dans les inspirations de la sympathie privée. Cela étant, convient-il de déconsidérer les intentions et les actes de cette sympathie qui apporte le concours de la vertu individuelle au soulagement d’un grand mal social ? Assurément non, et l’on commet en vérité une cruelle injustice en attribuant à ceux qui veulent et croient faire le bien la pensée de se créer des vassaux et de rendre le peuple docile. La politique n’est pour rien dans les œuvres de l’assistance privée : il n’y a là qu’une satisfaction morale et l’accomplissement le plus souvent désintéressé d’un simple devoir.

Sous l’ancien régime, le patronage était une institution résultant de la division des classes. Les classes supérieures, qui se réservaient les honneurs et les bénéfices du gouvernement, devaient en assumer les charges, et au premier rang de ces charges figurait nécessairement l’obligation de patronner, de faire vivre au besoin les classes inférieures. L’organisation politique voulait qu’il en fût ainsi. En même temps l’idée chrétienne qui, on doit le dire à son honneur, s’est toujours mise du côté des faibles et des pauvres, est intervenue pour imposer aux forts et aux riches la pratiqué de la charité. Sous ce régime, l’inégalité sociale existait en théorie comme en fait, libérale et prodigue pour les uns, oppressive pour les autres, injuste pour tous. Aujourd’hui que les anciennes divisions sont supprimées, qu’il n’y a plus de classes privilégiées de par la loi ni de classes condamnées à un perpétuel abaissement, l’inégalité subsiste ; mais ce n’est plus l’inégalité factice des temps passés, c’est l’inégalité naturelle, qui a été et qui sera de tout temps, plus ou moins étendue, selon que la civilisation et le travail lui disputeront plus ou moins obstinément ses victimes. Il n’y a plus de classes supérieures ni de classes inférieures ; mais il y a des individus qui, avec les mêmes droits, sont pauvres et faibles à côté d’individus qui sont riches et puissans.