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pour le gain d’un salaire journalier est méconnue, ou, pour mieux dire, absolument inconnue. Ainsi, dans le panthéon du paganisme, on seul dieu représentait le rude labeur corporel, et c’était le plus laid, le plus ridicule des dieux, le forgeron Vulcain.

Quelle était au moyen âge et jusqu’au XVIIIe siècle la condition des ouvriers ? M. Jules Simon la décrit à grands traits en faisant ressortir dans quel abaissement ont vécu durant des siècles non-seulement les serfs des campagnes, mais encore les populations ouvrières des villes, opprimées tantôt par les seigneurs féodaux, tantôt par le pouvoir royal, opprimées par les maîtrises et les corporations, ne se défendant à une époque tardive que par l’organisation, tyrannique elle-même, des confréries, écrasées sous les exactions, sous les impôts, sous les règlemens de toute sorte, et par suite incapables de conquérir l’indépendance et la dignité. — Ce tableau ne serait-il point chargé de couleurs trop sombres ? L’histoire de certaines périodes se prête complaisamment, par ses obscurités, aux plus contraires interprétations. Sans approfondir plus qu’il ne convient les mystères du moyen âge et des premiers temps de la civilisation moderne, n’est-il pas permis de dire que l’on place la question sous un faux jour quand on se borne à signaler la dépendance, la quasi servitude de l’industrie et des populations ouvrières, comme si les autres classes de la société se trouvaient alors en possession de la liberté, de la dignité et du bien-être. Ce qui est vrai, c’est qu’à ces périodes, dont nous ne pouvons apercevoir la physionomie qu’à travers de rares et incertains documens, la liberté telle que nous l’entendons, unie à l’égalité, n’existait nulle part. La force était à peu près la seule loi, et la force résidait tantôt ici, tantôt là, selon la fortune des événemens. Rois, seigneurs, bourgeois, ouvriers, vassaux, serfs, toutes les classes s’épuisaient en luttes continuelles. Toutes les institutions de ce temps, noblesse, clergé, magistrature, corporations, étaient comme des forteresses dans lesquelles chacun se retranchait. Il y avait même dans cette organisation, que certains défenseurs du passé estiment comme très savante, et qui n’était que naturelle, il y avait un commencement d’ordre se révélant par l’association des intérêts, un signe de résistance et de force qui attestait d’énergiques aspirations vers l’égalité et vers l’indépendance. Si décriées qu’elles soient aujourd’hui, les corporations avaient leur raison d’être ; elles atteignirent leur but, en ce sens qu’elles ramassèrent en faisceaux les intérêts épars et créèrent l’ordre au milieu du chaos social. Les ouvriers, en s’affiliant, imitèrent les patrons, qui s’étaient associés avant eux. Les uns et les autres, par l’effet d’une réglementation tracassière souvent, mais souvent aussi tutélaire, purent dans une