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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/593

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tous si claire, si lumineuse, que ses adversaires eux-mêmes prétendirent ne l’avoir jamais méconnue. Quand on est jeune, on se raidit contre les obstacles qu’elle rencontre à chaque pas, on s’étonne des résistances ; mais plus tard on les comprend, et on se résigne à ces lenteurs nécessaires. Toute vérité, les années nous l’apprennent, si évidente qu’elle soit aux yeux de ses premiers adeptes, ne saurait se passer, pour être généralement acceptée, d’un élément indispensable : cet élément, c’est le temps. Dans la question dont il s’agit, ce puissant ouvrier a fait son œuvre, et l’ancienne extension des glaciers, repoussée d’abord comme une chimère, n’a plus de contradicteurs parmi les géologues progressifs, tandis que des systèmes contemporains embrassant dans leur vaste synthèse le globe tout entier s’écroulent sous nos yeux. Dédaignées avant d’être oubliées, ces théories ambitieuses n’obtiennent pas même les honneurs de la réfutation. Ce mépris est injuste, car ces grandes conceptions, œuvres de puissans esprits, ont provoqué les observations et nécessité les recherches qui ont fondé sur leurs ruines les bases de la géologie positive.

Comment a-t-on pu constater l’ancienne extension des glaciers ? La recherche est aussi simple que logique. En dehors du domaine actuel des glaciers alpins, on a reconnu certaines modifications dans le relief et la configuration du sol exactement semblables à celles que les glaciers de la Suisse et de la Savoie produisent constamment sous nos yeux. On en a conclu que les glaciers s’étendaient jadis au-delà des étroites limites entre lesquelles ils oscillent depuis les temps historiques. Commençons donc par étudier le travail d’un glacier en activité. — D’abord, en descendant dans sa vallée, le glacier polit, strie et arrondit les roches qu’il recouvre ou qui l’enserrent latéralement : il agit comme un grand polissoir. L’émeri qui grave les stries, creuse les cannelures et use les roches, ce sont les pierres tombées des montagnes voisines. Parvenus sous le glacier qui les écrase ou logés entre ses côtés et les parois encaissantes qui les broient, ces débris se réduisent en petits fragmens, en sable, même en boue impalpable semblable à l’émeri qu’on emploie dans les arts. Les roches striées, polies et arrondies par cet émeri sont souvent désignées sous le nom de roches moutonnées ; leur forme justifie ce nom, que de Saussure leur a donné. Les stries, les cannelures sont toujours dans le sens de la marche du glacier, c’est-à-dire sensiblement parallèles à l’axe de la vallée. Les blocs, les cailloux qui composent la partie grossière de l’émeri dont nous parlons, pressés entre les parois rocheuses et le glacier qui les entraîne et les déplace, présentent également des traces d’usure, de frottement et des raies irrégulières qui se croisent dans tous les sens : ce sont les cailloux frottés ou rayés.