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rables que nos sociétés françaises ont dû adopter la réforme déjà introduite en Angleterre, celle qui consiste à partager avec les assurés eux-mêmes le gain antérieurement réservé, aux seuls actionnaires ayant fourni ce qu’on nomme le capital de garantie. L’expérience avait démontré que les souscripteurs de ce capital social n’avaient en effet couru aucun risque et contracté qu’un engagement nominal : c’était aux assurés seuls, à l’énormité des primes exigées que le boni sur les capitaux payés était entièrement dû ; il fallait, pour ne pas décourager cette fructueuse clientèle, ou diminuer le taux des primes, — mais on courait le risque d’affaiblir la solidité des compagnies et la certitude de leur solvabilité, — ou renoncer à une part des bénéfices en l’attribuant aux assurés eux-mêmes. C’est à ce dernier parti qu’on s’était arrêté en Angleterre, et on l’adopta aussi en France : de là des deux côtés du détroit le grand développement des assurances [1].

En Angleterre, les tarifs ont plus d’une fois varié. Ceux de l’Equitable, société mutuelle, dont les compagnies à primes ne manquèrent pas de se prévaloir, exigeaient d’abord, pour garantir au décès le paiement d’une somme de 100 livres (2, 500 fr.), une prime annuelle de 2 livres 15 shillings 10 deniers à l’âge de 20 ans, de 3 livres 12 shillings 8 deniers à 30, et de 4 livres 12 shillings 2 deniers à 40 ans. Un peu plus tard, le célèbre docteur Price fit adopter par l’Equitable des calculs basés sur la table de mortalité dite de Northampton, parce qu’il l’établit sur l’observation des naissances et des décès de cette localité. Le taux de la prime fut

  1. Quelques détails techniques semblent ici nécessaires, Un homme âgé de 30 ans veut après sa mort garantir à ses héritiers un capital de 100,000 francs. Il se présente à une compagnie, déclare qui il est, comment il se porte : ses attestations sont appuyées sur le certificat de son propre médecin et contrôlées par le médecin spécial de la compagnie. Tout un formulaire, dont les dispositions ont donné lieu à de vives controverses tant au point de vue du secret professionnel qu’à celui des règles de la médecine légale, est rédigé et suivi avec une ponctualité d’où dépend réellement le succès des sociétés d’assurances. Le nouveau client est-il reconnu assurable, reste à fixer la somme qu’il devra payer, unique ou annuelle, plus ou moins forte selon que la table de mortalité adoptée aura établi qu’à son âge, c’est-à-dire à 30 ans dans notre hypothèse, il aura des chances de vie plus ou moins longue dans l’état de santé où il se trouve et en dehors des cas réservés de voyages périlleux ou de profession dangereuse. Aujourd’hui, dans presque toutes les compagnies françaises, cette somme pour garantir un capital de 100,000 fr. sera à 30 ans de 39,020 fr. une fois payés, ou de 2,490 fr. payés annuellement pendant toute la vie. À 40 ans, la prime unique monterait à 46,800 fr., le versement annuel à 3,280 fr. Dans un âge au contraire moins avancé, à 26 ans par exemple, l’assuré paierait en une fois 34,790 francs ou 2,010 francs par année. À première vue, l’opération semble médiocre, et, si l’on s’explique d’une port le profit qu’en tirent les compagnies, on comprend d’autre part l’hésitation du public. Aussi, dans les tarifs que nous venons d’indiquer, les assurés ont-ils été admis au partage des bénéfices : ils reprennent d’une main ce qu’ils donnent de l’autre, et leur intérêt est sauvegardé ainsi que celui des compagnies.