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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/473

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dernière étape avec un suprême dédain. C’est un consul américain qui revient des côtes de Chine, un ex-chef de musique du vice-roi, un évêque anglican depuis dix ans en Australie, un escamoteur allemand et sa femme qui ont été dans l’Inde, où ils ont trouvé plus fort qu’eux, nombre d’autres encore; les gens les plus divers sont réunis à notre table, et plus diverses encore sont les provenances, Bombay, Bourbon, Maurice, Shanghaï, etc. Un seul passager tranche sur le ton général de cette société cosmopolite et vagabonde : c’est un riche bourgeois de Paris, ayant pignon sur rue et joaillier de son état. Il avait eu l’occasion jadis de faire au vice-roi actuel crédit d’une fourniture sur sa bonne mine, bien avant les grandeurs de ce dernier, et alors qu’il résidait à Paris pour y compléter son éducation. Plus tard, le nom de l’honnête négociant ayant été prononcé devant le prince, cette circonstance lui revint en mémoire, et comme preuve de reconnaissance il le fit venir en Egypte pour lui confier une commande importante. L’excellent homme à coup sûr n’avait qu’à se louer du résultat de son voyage; mais c’était la première fois qu’il perdait le Palais-Royal de vue, et il ne dissimulait pas la nostalgie parisienne à laquelle il était en proie. Parmi nos commensaux, les étrangers, tout en l’écoutant avec curiosité, avec bienveillance même, ne comprenaient évidemment rien à ses lamentations. Pour eux, le retour au sol natal ne s’associait pas à l’idée d’une ville aimée entre toutes, unique au monde, au seul nom de laquelle l’imagination se peuple des plus rians souvenirs. Pour moi, c’était au contraire avec ravissement que je retrouvais dans ces doléances sincères et naïves le fidèle écho de ma pensée. Médise de Paris qui voudra; il faut en être et l’avoir quitté pour en sentir le prix, et le soir, après avoir pris congé de mon compagnon, je me promenais sur le pont du paquebot en me rappelant ces lignes charmantes du plus essentiellement Parisien de nos écrivains : « Ville de lumières, d’élégance et de facilité, ville heureuse où l’on est dispensé d’avoir du bonheur, où il suffit d’être et de se sentir habiter, qui fait plaisir, comme on le disait autrefois d’Athènes, rien qu’à regarder, — où l’on voit juste plus naturellement qu’ailleurs, où l’on ne s’exagère rien, où l’on ne se fait des monstres de rien, où l’on respire pour ainsi dire avec l’air même ce que l’on ne sait pas, où l’on n’est pas étranger même à ce que l’on ignore; centre unique de ressources et de liberté, où la solitude est possible, où la société est commode et toujours voisine, où l’on est à cent lieues et à deux pas, où une seule matinée embrasse toutes les curiosités, toutes les variétés de désirs; Paris de tous les temps, Paris ancien et nouveau, toujours maudit, toujours regretté et toujours le même, c’est chez toi qu’il est doux de vivre, c’est chez toi que je veux mourir! »


ED. DU HAILLY.