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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/445

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SOUVENIRS
D'UNE CAMPAGNE
DANS L'EXTREME ORIENT

V.
DE SAÎGON EN FRANCE.


Saigon, 10 mai.

Trois ans de campagne ! Il est enfin arrivé ce terme si attendu, si souvent invoqué aux heures de lassitude de cette longue absence. Combien de fois le marin n’appelle-t-il pas de ses vœux le jour béni du départ pendant l’exil périodique auquel les exigences du service ne l’accoutument jamais qu’imparfaitement! Combien de fois les chers fantômes du foyer ne lui sont-ils pas apparus sur ce rivage lointain aux dates familières des fêtes domestiques! Et malgré cela, lorsque arrive enfin le moment du retour, ce n’est jamais sans émotion qu’il quitte un pays qui ne saurait désormais lui être étranger, puisqu’il y laisse un lambeau de son existence. Qui sait si plus tard, sous d’autres cieux, une vision de ce passé ne reviendra pas animer la solitude d’un quart de nuit en empruntant à sa mémoire le pâle visage de quelque femme annamite aux poses de canéphore, à l’épais chignon d’un noir bleu, au regard plein d’un beau feu tranquille? L’homme qui vit à terre au milieu de ses affections ne s’aperçoit pas de la marche du temps; ceux qui l’entourent vieillissent avec lui, et les grains du sablier s’écoulent à son insu.