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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/444

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Ce fantôme est ton œuvre, ô grande indifférente,
C’est toi qui lui dis : Marche ! à cette honte errante;
C’est toi qui passes là, jeune homme, c’est nous tous,
Nous qui nous traînions hier à ses genoux
Alors qu’elle était jeune et qu’elle était rebelle;
C’est nous, c’est toi, vieillard, toi, qui, la voyant belle
Et qui la sachant pauvre avec cette beauté,
A fait de sa pudeur rougir sa pauvreté.

Et dire que peut-être au fond de ce cadavre
Une femme est vivante et que tout cela navre,
Et qu’il lui vient au cœur le dégoût qui m’y vient,
Et qu’elle désespère et qu’elle se souvient!

Oh! l’âme que ce corps doit avoir pour compagne,
Ce lis dans ce fumier, cet ange dans ce bagne !...

Quel est donc le passé qu’elle paie à ce prix?...
Et si pour nos mépris elle avait du mépris ?
Qui sait ce qui se passe au fond de sa pensée,
Et les dédains muets de cette ombre offensée?
Que doit-elle penser des hommes après tout?
Dans ce cœur saccagé que reste-t-il debout?
Quel dernier souvenir ou quel espoir suprême?
Et qu’attend-elle encore? O Dieu! peut-être elle aime!,

Peut-être aussi, — cela serait presque un bonheur, —
Lui reste-t-il encore cette sorte d’honneur
De sortir de l’abîme où son passé la jette,
Cet être qui se vend peut-être se rachète;
La moitié d’elle-même en vend l’autre moitié... »

Et mon cœur se remplit d’une immense pitié,
Et la voyant passer près de moi, dans sa course,
Je lui tendis la main et lui donnai ma bourse.
Elle s’arrêta court et ne comprenant pas,
Et comme je disais : « Prenez, prenez, » tout bas,
La pudeur empourpra sa figure encor belle.
Par un étrange effet de l’honneur dépravé.
Et jetant fièrement l’argent sur le pavé :
« Je ne demande pas l’aumône ! » me dit-elle.


EDOUARD PAILLERON.