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gardant plutôt dans les endroits de l’âme où il fait clair que dans les gouffres de l’immensité ténébreuse. Une chose nous confond toujours, c’est que les savans, qui ont appris aux philosophes à passer du connu à l’inconnu, se soient dégoûtés de cette sage méthode depuis que les philosophes l’ont adoptée. Ils adorent aujourd’hui le procédé inverse, du moins quand ils cultivent la philosophie. Commencer par l’inconnu leur paraît le comble de l’art de bien chercher la vérité. De là, chez les plus pénétrans, des découragemens, des doutes, des négations imprévues. L’auteur des Problèmes est peut-être parmi les écrivains de ce temps-ci l’un des mieux faits pour sentir, décrire et analyser les beautés de la nature physique. Dès qu’il y touche, son style se colore, brille, s’attendrit, comme si la seule pensée de la beauté remuait son cœur et mouillait ses paupières. Cette délicatesse innée, cette finesse de sentimens se trahit surtout lorsqu’il parle de l’esthétique. Il sait apercevoir la lumière de la beauté jusque dans les régions les plus froides, les plus mornes de la pensée. Il aime et loue l’heureuse influence de la science qui la cherche. « L’esthétique, dit-il, qui nous pousse à la recherche des rapports les plus amples, est un des plus puissans auxiliaires de l’esprit, et même quand elle nous égare momentanément, elle ouvre d’ordinaire des voies où il y a profit à entrer. » Et cependant, pour lui, « l’esthétique n’est pas encore, elle ne sera sans doute jamais une science. » Je le crois bien; le premier élément scientifique de la science du beau est dans l’âme; c’est l’âme qui est la mesure même de la beauté, l’âme, dis-je, et aussi ces âmes inférieures qu’on appelle des forces. On pourrait affirmer que la beauté d’un être n’est que la quantité d’âme exprimée par sa forme extérieure; mais comment adopter cette mesure, comment en connaître la valeur, l’exactitude, la précision, lorsqu’on a placé la nature au commencement de ses études et l’âme au contraire à la fin, et qu’on esquisse une esthétique (ne fut-ce que celle de la nature et de la vie) bien longtemps avant d’avoir posé et agité les problèmes de l’âme?

C’est toujours le même vice de méthode entraînant les mêmes conséquences et nous inspirant les mêmes regrets. Le penseur distingué dont nous venons d’étudier les théories et dont les esprits délicats aimeront les rares qualités a eu un tort à l’égard de la philosophie de la nature : il a donné à cette science un point de départ qui n’est pas le sien, une méthode qui n’est pas la sienne; il est vrai qu’il l’a sans cesse ramenée au point de départ et à la méthode qu’il lui avait interdits, mais sans le vouloir ni le savoir, de sorte qu’il lui a ravi le plus grand bénéfice de ce retour aux vrais procédés métaphysiques. Du moins aura-t-il contribué à démontrer