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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/370

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quelqu’un l’affirmait devant lui, car il sait aussi bien que David Hume que l’expérience sensible ne nous montre que des faits qui se suivent, et qu’ainsi, au lieu du rapport de cause à effet, elle ne présente jamais que des rapports de succession. C’est précisément parce que la nature voile, enveloppe, dissimule les causes avec autant de soin que les substances, que le matérialisme s’emprisonnant de gaîté de cœur dans la sphère de la nature physique, a persisté jusqu’ici et persistera toujours à traiter l’idée de cause d’illusion et de chimère. A son point de vue, il n’a pas tort; mais le philosophe idéaliste qui proclame l’existence des causes, où donc en a-t-il vu? Serait-ce au fond des idées de la raison? Encore une fois la raison a sa puissance propre, qui est de rendre certaines propositions universelles et de marquer de certains caractères les êtres ou les choses. Qu’on l’abandonne seule sur les hauteurs sublimes qu’elle habite, elle remuera des abstractions immenses, infinies, éternelles, mais que le rayon de la vie n’éclairera pas et n’échauffera jamais. Ce rayon brille pour l’homme dans sa conscience même. C’est là que le savant apprend, en regardant son âme, ce que c’est qu’une force et qu’une cause, — et lorsque M. Laugel parle de cause active et de force vivante, il sait ce qu’il dit parce qu’il a regardé à cet endroit même dont il se vante mal à propos d’avoir détourné les yeux.

Mais l’univers ne se présente pas seulement comme un ensemble de forces actives et d’êtres vivans. L’action des forces y obéit à certaines règles; la vie s’y développe selon certaines lois. Le monde est une œuvre d’art où tout se coordonne, un drame où la puissance souveraine de l’unité contient, discipline et mène de front les élans impétueux des énergies innombrables qui s’agitent au sein de l’immensité. La science idéaliste se plaît à reconnaître et à proclamer cette stabilité de la nature qui n’exclut pas le mouvement : elle y remarque une évidente fixité qui s’allie à la souplesse, et une variabilité féconde qui dilate doucement et graduellement les grands cadres de la vie sans les faire voler en éclats. « Le monde est une œuvre pensée, » dit-elle avec une brève éloquence; puis, s’expliquant non sans complaisance et revenant plusieurs fois sur ce grand et merveilleux sujet de méditation, elle ajoute : « Tout ce qui vit sous nos yeux semble une variation d’un thème éternel. L’animal apparaît commue l’ébauche plus ou moins parfaite d’une forme asservie à une idée, et non-seulement l’animal, mais l’espèce, mais la famille, mais l’ordre. » — « L’animal est un portrait du type idéal que nous nommons l’espèce. » — « En lisant dans les ouvrages paléontologiques l’histoire du monde, on se convainc que l’anarchie n’y règne point. » Notons enfin ce dernier trait dont la portée est