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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/294

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produites. Enfin nous savons que quelques racines, quelques mots tout faits peuvent passer d’un peuple chez un autre et y acquérir ]e droit de nationalité. On peut donc admettre sans hésiter que, quand deux langues ne présentent réciproquement dans les racines et dans les autres élémens des mots que des caractères qui s’excluent, ces deux langues ne peuvent être ramenées l’une à l’autre ni comprises dans une unité supérieure. C’est là le principe de toutes les classifications.

Le classement des langues en familles naturelles est indépendant de l’histoire. La science traite les langues mortes comme si elles étaient vivantes, et les vivantes comme si elles étaient mortes. Les unes et les autres sont des faits qu’elle analyse, qu’elle compare et qu’elle groupe en séries juxtaposées ou superposées. Elle suit en cela la marche de la zoologie et de la botanique, dont la plus grande partie comprend les plantes et les animaux de la période présente, mais qui font aussi rentrer les espèces et les genres fossiles dans l’ensemble de leurs classifications. Ces espèces disparues n’ont pas seulement une valeur propre, elles forment souvent la transition entre deux espèces existantes et contribuent à l’unité de la science. Ainsi fait la philologie comparée, et par cette application de la méthode elle aboutit à ce que M. Müller appelle la classification morphologique des langues. Ce mot exprime assez bien l’opération et le principe d’où elle procède; il faut seulement faire ici la réserve que nous faisions tout à l’heure relativement à l’emploi des racines comme moyen de classification, et de plus il faut observer que plusieurs langues, telles que le chinois, sont entièrement dépourvues de formes grammaticales, et composent par conséquent une classe à part dans la morphologie linguistique.

Quand on fait entrer dans l’étude comparée des langues l’élément historique, le classement n’est pas notablement modifié. Seulement, au lieu de former des espèces, des genres, des familles et des classes comme celles de la zoologie, c’est-à-dire des cadres abstraits d’où la réalité disparaît d’autant plus qu’ils sont plus étendus, les langues vivantes ou récentes réunies dans un même groupe ont avec celle qui les a précédées et qui leur donne leur nom général un rapport de filiation. Ainsi le latin n’est pas seulement un nom générique, c’est la langue mère de laquelle sont dérivées les langues novo-latines de l’Europe moderne. Il en est de même du sanscrit par rapport à plusieurs dialectes de l’Inde et à celui de ces bohémiens voyageurs répandus sur tous les chemins de l’Europe et de l’Asie. Il n’est point de dialecte sur la terre qui ne puisse être envisagé dans ses relations généalogiques avec quelque langue antérieure. M. Müller fait observer avec raison que la généalogie des