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rivaliser de valeur avec celle du savant indien, en un mot que la grammaire de Pânini est la perfection du genre. M. Müller a raison d’ajouter néanmoins que, sur la nature, sur l’origine, sur les lois naturelles de la formation du langage, cette grammaire ne nous apprend absolument rien. Si nous réunissions dans un seul livre les procédés employés par toutes les nations de la terre dans le travail des métaux, même dans celui de toutes les substances minérales ou végétales dont se servent leurs industries, nous posséderions une sorte d’encyclopédie des arts utiles; mais nous n’aurions pas pour cela la moindre notion de la chimie, ni l’idée qu’une science de ce nom pût exister.

La science du langage est née en Europe, et elle est toute moderne. L’idée qu’il est possible d’appliquer à cette étude les méthodes scientifiques ne date que de cent soixante ans environ. Elle appartient à Leibniz, ou du moins c’est dans une lettre de Leibniz au tsar Pierre le Grand qu’elle apparaît pour la première fois dans l’histoire. Le grand philosophe de Leipzig, dont l’esprit curieux et fécond se porta sur tant de sujets et sut créer ou transformer plusieurs sciences, rompit ouvertement avec la vieille routine empirique et proposa de former des dictionnaires d’un grand nombre de langues, afin que l’on pût les comparer mot par mot les uns aux autres, analyser les mots, les classer, et par ce moyen en connaître avec certitude les origines, ainsi que celles des nations qui les ont employés. Leibniz comprenait dans une même pensée deux sciences qui n’existaient point encore et qui ont pris de nos jours une grande importance, la philologie et l’ethnographie. Je ne vois pas la nécessité de faire honneur, comme le veut M. Max Müller, de l’une ou de l’autre au christianisme, et de dater la science du langage du jour de la Pentecôte à cause des langues de feu qui se tinrent sur la tête des apôtres. Le savant professeur doit savoir ce que c’était que ces langues, lui qui a publié le Véda avec son commentaire, et qui peut connaître mieux que personne la théorie du feu sacré. L’idée de la commune origine des hommes n’est pas plus chrétienne qu’elle n’est grecque, juive ou bouddhique, et ce n’est pas d’elle qu’est issue la philologie comparée. Celle-ci est née des mêmes sources que toutes les sciences modernes; elle a été créée par l’esprit scientifique de nos jours, qui n’a rien à démêler avec la foi. Si ce besoin de tout analyser, de tout classer, de n’avancer dans la science qu’avec méthode, afin de pouvoir atteindre sûrement la solution des derniers problèmes, n’avait pas animé nos générations, ni la science des langues ni les autres sciences d’observation ne seraient venues au jour, et les missionnaires depuis cent cinquante années n’auraient pas plus contribué à la rénovation des études linguistiques qu’ils n’y avaient contribué auparavant, il est