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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/267

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des chrétiens qui sont nos frères; nous vous chassons au nom de la religion. »

Un tel langage, qui est irréfutable, prête aux Russes une autorité singulière. Ils exercent sur toute l’étendue du monde grec le prestige qui convient à des libérateurs.

Les Grecs au contraire règnent-ils à Constantinople, aussitôt les argumens de la Russie se tournent contre elle : les mêmes principes dont elle voilait son ambition lui opposent autant de barrières. Attaquera-t-elle ce peuple qui a fondé Byzance, et qui pendant mille années y a perpétué les traditions de l’empire romain? N’est-ce pas le Russe qui devient un barbare en présence d’une race éminemment intelligente qui renaît à la liberté, et voudrait devenir digne de ses aïeux? Le tsar portera-t-il une main sacrilège sur Sainte-Sophie, quand Sainte-Sophie sera protégée de nouveau par la croix? Le droit, la religion et le principe des nationalités, que le XIXe siècle proclame, constituent cette force morale que nous cherchions tout à l’heure et qui fait reculer les armées. Quand même la Russie jetterait le masque et menacerait la nouvelle Byzance, combien serait plus noble et plus irrésistible l’élan de l’Europe volant à sa défense, tandis qu’aujourd’hui les fils des croisés se font tuer pour des musulmans et rejettent dans leur servitude honteuse ceux de qui nous tenons nos arts, notre littérature, nos idées et jusqu’au droit écrit qui régit les sociétés modernes! Du reste, la Russie n’aurait même plus de prétexte pour intervenir, de même qu’elle a perdu toute action sur les principautés danubiennes depuis qu’elles sont indépendantes.

Cette thèse est trop évidente pour avoir besoin d’être démontrée. Les cabinets de l’Europe la connaissent; ils la repoussent, ils la subissent, et ils la repoussent de nouveau; ils nient le principe, et ils l’appliquent sous la pression des faits accomplis; ils ne croient pas à l’unité grecque, mais ils la préparent; ils la traitent de chimère, et ce sont eux qui hâtent brusquement son développement. Le cabinet de Saint-James avait toujours traité les Grecs avec malveillance et avec rigueur; l’expédition de l’amiral Parker en 1850 et l’occupation de 1854 les faisaient considérer par les Hellènes comme des ennemis. Tout à coup la cession des îles ioniennes en pleine paix augmente d’un quart la population et le territoire du royaume. Si l’accroissement est faible, la portée politique d’un tel acte est immense, car ce sont les adversaires déclarés et sceptiques de l’unité grecque qui lui impriment son essor décisif. Depuis trente-cinq ans, la Grèce s’agitait sans grandir : elle ressemblait à ces jeunes arbres qui languissent dans un terrain trop maigre, et devant lesquels le bûcheron passe chaque été en ho-