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la faculté d’exercer un arbitrage élevé dans les affaires du monde. Nous n’indiquons point ce revirement profond et subit qui s’est opéré dans laconscience nationale avec une pensée d’aigreur pessimiste. Nous sommes contraints de prendre acte d’un fait incontestable dont la signification est constatée avec éclat par les projets de réforme militaire ; mais il ne suffit pas de constater ce fait, il faut le dominer et l’étudier de haut. Le mécompte que nous éprouvons est surtout l’effet de la direction dans laquelle la politique européenne est placée depuis quinze ans.

Le jour où la France, abandonnant les expériences souvent brillantes, quelquefois malheureuses, mais toujours saines et attachantes, de la liberté appliquée à sa vie intérieure, s’est remise avec un abandon absolu au patronage d’une autorité omnipotente, on peut dire que l’axe de la vie politique a été déplacé en Europe. Les questions d’équilibre des forces ont repris dans notre hémisphère l’importance qu’elles y avaient dans l’ancien régime et au commencement de ce siècle, avec cette aggravation que les conflits des états sont plus dangereux aujourd’hui, et peuvent entraîner des conséquences plus terribles à cause de l’accroissement de concentration que les progrès modernes ont donné aux peuples, et de l’efficacité plus grande que la science et l’industrie ont assurée aux ressources de guerre. À partir de cette époque, l’Europe a bien pu se livrer avec ardeur à la vie industrielle et développer avec un rapide succès sa vie économique ; elle a toujours senti au-dessus d’elle, durant cette étrange paix intermittente, l’influence dominante de la politique qui médite les remaniemens de frontière, qui prépare les combinaisons d’alliances, qui poursuit les litiges internationaux, qui recherche les agrandissemens de territoire. La sanction de cette politique appliquée sans relâche aux questions internationales est toujours la guerre, et la guerre, comme on l’a vu, a depuis quinze ans éclaté à diverses reprises sur nos sociétés modernes, si merveilleusement outillées cependant pour la paix par la richesse, la science et la diffusion des sentimens d’humanité générale.

C’est là le contre-sens de la situation présente de l’Europe : partout des peuples qui n’ont au fond aucun motif de nourrir les ufis à l’égard des autres des craintes, des défiances et des haines, et pourtant au-dessus de ces peuples des cours et des gouvernemens occupés de desseins inspirés par des rivalités de puissance, travaillant à des combinaisons de forces, prêts sans cesse à jouer le terrible jeu de la guerre. Sans doute les préoccupations de lutte diplomatique et de guerre ont apporté à la France durant cette période des diversions contraires à son éducation politique intérieure et à ses intérêts économiques. Cependant, au point de vue de sa prédominance au milieu des manèges de politique étrangère, la France n’avait point trop à se plaindre, et elle semblait être arrivée au sommet de son influence arbitrale en Europe, lorsqu’à la veille de la guerre d’Allemagne fut écrite la lettre fameuse de l’empereur à M. Drouyn de Lhuys. Le revers de cette