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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/212

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les ignominies. Il vous servira au besoin de guide dans cet égout dont personne ne connaît mieux les détours. Il s’en fait l’aimable cicerone. Il vous montre sous leur vrai jour des scènes dont vous ne soupçonniez pas toute la perversité. Il entre au théâtre où se joue la Biche au bois, et voici ce qu’il y voit : « une hydropique très avancée qu’on s’attend à voir dégonfler sur la scène, — des cagneuses, des mafflues, des pansues, des voûtées, des osseuses impudentes et gauches ! — ô effroyables déformations de la grue déplumée ! ô grouillement abominable d’où s’échappent des odeurs de soupente ! » Dans l’exposition des beaux-arts, il ne voit « qu’une cohue d’abjections où le proxénétisme se montre partout en ajoutant les puanteurs aux laideurs. » N’est-ce pas là l’accent même de la vertu ? Ces échantillons de la verve de M. Veuillot donnent une idée des riches couleurs que cette riante imagination doit prêter à un adversaire politique ou religieux. Il est même relativement modéré lorsqu’il appelle Voltaire un damné, Garibaldi un polisson et Lincoln un pauvre diable. Voilà où en est en France la littérature sacrée, et voilà ce qu’on nomme aujourd’hui un moraliste chrétien !

Qui le croirait pourtant ? ce rigide censeur s’attendrit à la fin. Il y a parmi les faiblesses humaines un vice qui a trouvé le chemin de son cœur ; il en parle avec une sorte d’enthousiasme mystique. Comment désigner cet objet de son culte ? laissons-le le nommer lui-même. « Nous sommes devenus un peuple fort propret ; nous avons pris le pli de la propreté. Or il n’y a que les peuples négligés sur cet article qui aient empire sur eux-mêmes ; ils ont le même empire sur le monde. L’empire appartient aux peuples malpropres. Je me contente d’énoncer cette grande vérité politique… Ces grands vieux Romains, ces politiques, ces législateurs si justement admirés, ne voulurent pas que les maisons se touchassent dans la ville. Par là point de difficultés sur le mur mitoyen, et, ce qui valait mieux, autour de chaque maison un cloaque toujours florissant… Ils étaient forts. Remarquez que tous les amans de la propreté sont faibles. Le corps humain est fait de saleté ;… mais ce stupide corps renie son origine et se vautre dans toutes les propretés imaginables, ce qui l’énerve et le tue. »

Que vous semble de ce cantique en l’honneur de la malpropreté ? Pouvait-on imaginer un plus digne couronnement à la morale que nous avons exposée plus haut ? Les grands vieux Romains, ces vigoureux pédagogues qui, pour me servir de l’expression consacrée, ont débarbouillé d’une main si rude les peuples enfans, assaini tant de cités et de provinces, construit des thermes pour le monde entier, seront, je le soupçonne, médiocrement flattés du singulier compliment qu’on leur adresse ici ; en revanche le bienheureux Labre applaudira du haut des cieux à cette réhabilitation d’une