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ryanthe est sorti Richard Wagner; l’Invitation à la valse a créé Chopin et l’art des Strauss. Qu’était la valse avant ce jour? Une demoiselle pâlotte et d’ailleurs très convenable, issue du mariage de la gavotte avec le menuet. Weber arrive et l’enfièvre jusqu’à la passion, jusqu’au délire. Son allegro fouette, ferre le sang aux veines de la chlorotique, qui soudain se met à bondir comme une possédée. D’autres que nous l’ont dit et mieux dit, les dispositions morales d’une société, son trait particulier, se peignent dans la façon dont elle danse. A son tour, la danse réagit sur la musique, ou plutôt c’est entre la mode et la musique une sorte de prêté-rendu continuel, un échange ininterrompu de fluide électrique. Le solennel, le classique XVIIe siècle a le menuet, qui, par sa gravité majestueuse, sied à l’époque du grand roi. Les amateurs de tragédie, les raffinés vous montrent dans les tirades de Racine la place où Mlle de Champmeslé donnait son coup d’éventail; le menuet fut l’alexandrin de la chorégraphie; on y pouvait marquer les endroits où le divin Louis, après un entrechat bien battu, prenait son temps, et les bras arrondis, l’œil mourant, attendait, en faisant la belle jambe, la récompense d’un sourire de Bérénice. Plus tard, vers le milieu de la période suivante, à la dignité maintenue, à la mesure propre, à l’étiquette des cours, vint se joindre l’afféterie pastorale et galante du style rococo-Pompadour : les musettes, les sarabandes. Au début de notre siècle, toute espèce de caractère avait cessé. De cet aplatissement, Weber releva la danse. Il haussa le ton, mit le chevaleresque à la place du bourgeois, du sentimental; il inventa ce roman, ce poème, l’Invitation à la valse, une de ces délirantes inspirations qui nous révèlent en quelques pages des abîmes de douleur et de volupté, des frénésies de désespoir; vous diriez un Dante improvisé de la vie moderne, de cette vie nerveuse des salons. Qui n’a jamais entendu Liszt traduire avec son âme et son génie cet épisode fantastique ignore à quel degré de surexcitation le sens musical peut atteindre. C’étaient des rêveries, des langueurs, des éclats de rire, des soupirs, des coquetteries provocantes avec des sanglots étouffes et d’horribles grincemens de dents, tout cela scherzando, en se jouant, en glissant sans appuyer, tout cela réel comme l’histoire d’hier que tout Paris raconte, comme la flirtation de la petite Mlle de W… avec le grand vicomte, et poétique comme les amours de Francesca et de Paolo. Ah ! cher maestro, cher abbé, que ces lignes aillent vers vous et vous rappellent ces belles soirées de jeunesse à Weimar, où, pareil à ce Wolfram du cadre de Lehmud, vous évoquiez des profondeurs de la table d’harmonie des trésors d’illusions sonores, et rendiez les idéalités visibles aux yeux de tout un monde de beaux esprits, princes, poètes, diplomates, qui, buvant, fumant et discutant, vous entourait! S’il est vrai, ainsi qu’on l’a trop