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officielle, celle du devoir et de la religion, l’autre courante, pratique, celle des mœurs réelles et de l’opinion! Quoi! parce que les Anglais ont l’insigne avantage de voir le jour de l’autre côté du détroit et de n’être pas nés dans le catholicisme, ils n’ont qu’une morale, ils pratiquent ce qu’ils professent, et leur vie s’accorde avec leur devoir, et un Machiavel n’a pas été possible parmi eux ! Il suffirait, ce nous semble, de rappeler à M. Adolphus Trollope un moraliste qui, sans être Italien ni catholique, n’a pas été plus aimable dans sa doctrine, Thomas Hobbes, lequel n’est qu’un Machiavel plus lourd que l’autre.

Non, la morale des nations n’est pas un instinct qui se perpétue; elles ne font pas leur loi morale comme les abeilles leur cellule, toujours en hexagone; elles ne font pas leurs gouvernemens comme les castors leurs barrages, toujours maçonnés de la même manière. La morale est une comme l’humanité, seulement les hommes l’appliquent avec plus ou moins de lumières. Si des hommes de Florence ont tenu une conduite qui révolte la conscience d’un homme de nos jours, ne croyons pas cependant que « le mal fût leur bien » par la même force occulte qui ferait trouver à certains animaux une nourriture salutaire dans des plantes vénéneuses. Soyons convaincus que des hommes de tout autre climat, vivant dans les mêmes siècles, au milieu du même spectacle de désordres et de violence, n’auraient pas donné de plus édifians exemples. Machiavel reconnaît deux lois, celle qui dit tout haut dans les églises : Soyez des hommes! et celle qui dit tout bas dans le secret du cabinet : Soyez des bêtes féroces! mais c’est la familiarité du crime, non l’instinct de la race, qui amène cette monstrueuse séparation entre la morale et la vie. Les hommes avaient été trop longtemps gouvernés avec des procédés de bêtes féroces pour qu’il fût aisé de croire à l’efficacité des procédés humains.


III.

Nous nous sommes proposé de comparer les idées de deux historiens, l’un national, l’autre étranger, sur la république de Florence, et de faire entrevoir par quelles doctrines politiques ou morales ils ont été amenés à des conclusions très différentes. Si nous cherchons à compléter cette étude en faisant sa place à la critique littéraire et en marquant légèrement la physionomie individuelle de l’un et de l’autre auteur, nous verrons qu’ici encore les habitudes nationales ont eu leur influence, que les qualités et les défauts tiennent en grande partie à la doctrine, que l’écrivain a été