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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/149

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rinata [1] et de blanc par Vanni Fucci [2]. Son trisaïeul Cacciaguida lui prédit qu’il ne sera ni blanc ni noir, ni gibelin ni guelfe, mais qu’il se fera un parti à lui seul [3]. Gibelin de notre temps, il ne l’est pas davantage; il ne veut même pas l’unité italienne, puisqu’il regrette avec son trisaïeul le temps où Certaldo et Figghine, deux bourgs à quatre ou cinq lieues de sa ville natale, n’avaient pas le droit de cité [4]. Mais il s’est élevé au-dessus de l’esprit municipal, il a voulu le bien général de l’Italie. Sa brillante utopie, c’est un empire s’étendant sur la péninsule comme sur le monde entier, sans lui faire sentir le joug; c’est un empereur juge de paix souverain, un paciere, comme on disait alors, appelant les partis à son tribunal suprême pour terminer leurs différends, et se retirant ensuite dans son domaine héréditaire. En un mot, il voulait que les empereurs fissent d’une manière effective avec leur force ce que les papes faisaient imparfaitement avec leurs bulles. Voilà un premier germe d’unité politique, mais qu’il est faible et isolé! Combien il a fallu de siècles de souffrance et de servitude étrangère pour lui faire produire des fruits! Et l’on s’appuie sur ce fondement pour soutenir que déjà l’Italie aspirait à l’unité, ce n’est pas tout, à l’unité sous un empereur ou un pape, c’est-à-dire à l’unité dans le sein d’une monarchie universelle! Les Italiens du XIIIe siècle auraient songé à une monarchie universelle, soit impériale, soit théocratique! mais la monarchie universelle était une idée bien éteinte depuis Charlemagne : elle ne pouvait reprendre un peu de corps que dans les méditations de quelques philosophes ou lettrés, d’un saint Thomas, d’un Dante ou d’un Pétrarque. Nous pouvons le dire avec assurance, ni Dante ne songeait à faire de l’Italie un royaume, ni les gibelins n’étaient avec lui en communion d’idées politiques. A ceux qui voudraient le poids d’un témoignage contre l’opinion de M. Giudici, je me contenterai de citer ces lignes de Giusti, d’un poète, d’un critique, d’un patriote qui ne peut être suspect : « C’est une erreur désormais bien vieille de croire que la Divine Comédie soit un travail gibelin. Si tous les gibelins tendaient à l’empire universel, je n’ai rien à dire; s’ils n’étaient qu’adversaires des guelfes pour les écraser au nom de l’empereur, comme ceux-ci les écrasèrent au nom du pape, sans aucun but qui fût en dehors de leur commune, alors je dirai avec toute raison que le poème de Dante, de même qu’il n’est pas guelfe, n’est pas gibelin au sens que je viens d’expliquer. Dante doit être appelé un poète non gibe-

  1. Inferno, l. X, v. 47.
  2. Ibid., l. XXIV, v. 150 et suiv.
  3. Paradiso, l. XVII, v. 61-69.
  4. Ibid, l. XVI, v. 49.