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ne valaient que les jours d’émeute, par la force matérielle et le nombre. Les extraits de leurs statuts, que l’on doit à M. Giudici, sont du plus haut intérêt; mais observez la puissance d’une idée préconçue! Au milieu de tous ces petits mondes où fermente, s’agite et bouillonne la vie italienne, l’historien veut absolument trouver l’idée de l’organisation nationale. Au milieu même de la diversité et de la multiplicité, il cherche l’unité. Au moment où il se complaît au spectacle des cités laborieuses demeurées libres, il se plaint de voir cesser je ne sais quelles grandes aspirations nationales dans l’esprit des peuples, car il les représente d’abord unitaires, puis obéissant à l’esprit de séparation. Le moyen âge italien est divisé par lui en deux époques de deux siècles chacune. Durant la première, les partis auraient eu un but qu’ils ne perdaient pas de vue : ceux-ci la reconstitution de l’Italie entière sous une puissance suprême, et ils s’appelaient gibelins, ceux-là l’établissement de la liberté populaire sous la protection de l’église, et ils prenaient le nom de guelfes. A partir de Henri VII (1308), la pensée nationale se serait évanouie, sans que l’on voie ni comment ni pourquoi. Chaque commune travaille au développement d’une civilisation qui lui est particulière et se consume en petites et mesquines ambitions; chacune devient une petite république; l’idée de la nation, effacée de l’intelligence des peuples, se réfugie dans celle des lettrés, où elle prend la forme d’une utopie. On voudrait pourtant quelques preuves de l’existence d’une pensée unitaire dans les deux siècles qui ont précédé Henri Vil, on désirerait au moins s’assurer que ces deux siècles ne ressemblaient pas en ce point aux deux siècles qui ont suivi. Est-il bien certain que gibelins et guelfes eussent quelques principes nationaux, quelques idées de politique générale avant cet empereur Henri Vil, et qu’après lui, seulement après lui, gibelins et guelfes ne soient plus que des ambitieux exploitant le pouvoir par tous les moyens et finissant les uns et les autres par appeler l’étranger sur le sol sacré de la patrie?

Il y a, je le sais, une certaine manière d’interpréter Dante qui aboutit tout droit à ces idées. C’est ainsi que l’on fait de l’auteur de la Divine Comédie un partisan déclaré de l’Italie une avec Rome pour capitale, et des gibelins les devanciers des Italiens unitaires se serrant autour du trône de Victor-Emmanuel. Exagérations littéraires ou même erreurs formelles, utiles autrefois, aujourd’hui sans objet! Oui sans doute, Dante est un précurseur de l’Italie actuelle, mais aussi éloigné de notre temps par la doctrine que par les années. Dante n’est pas plus avec les gibelins d’aujourd’hui qu’avec ceux du XIIIe siècle. Gibelin du XIIIe siècle, il ne l’est pas : il ne s’est pas une seule fois donné ce nom; il se fait traiter de guelfe par Fa-